Alain Rival, Directeur de recherche du CIRAD

(centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement)

Asie du Sud-Est Insulaire, Jakarta IND

" On peut caricaturer en disant qu'un ingénieur donne des solutions imparfaites qui marchent et qu'un chercheur va chercher des solutions parfaites qui ne marchent pas toujours."

Vous êtes intéressé par la recherche en agronomie ? Vous êtes attiré par les pays en developpement ? Vous voulez en savoir plus sur le CIRAD ? Les cultures tropicales vous passionnent ?

1982 - 1983
DAA en Sciences Agronomiques Phytotechnie, Université UMII /Ecole Nationale Supérieure Agronomique Montpellier

1986 - 1989

Diplôme de Doctorat en Biologie & Physiologie des Organismes & Populations, Université Montpellier II

1989 - 1997

Habilitation à Diriger les Recherches, Université Paris XI, Orsay

1989 - 2000

Cadre Scientifique, Cirad

2000 - 2004

Chef du Programme Palmier à huile, Cirad

2004 - 2007

Lauréat Marie Curie Outgoing International (Cirad-France; CSIRO- Australia), Commission Européenne

2007 - 2014

Directeur Adjoint UMR DIADE (Université Montpellier, Cirad, IRD, CNRS)
Correspondant Filière pour le Palmier à huile (Cirad)

2014 - Aujourd'hui

Directeur Régional Asie du Sud Est Insulaire
Professeur Invité, Faculté d’Agricultre, Universiti Putra Malaisia, Kuala Lumpur
Représentant régional pour Agreenium, le Consortium français pour la recherche et l'éducation en sciences agronomiques.
Correspondant Filière pour le Palmier à huile

                  « Alain Rival, Directeur régional du CIRAD pour l’Asie du Sud-Est Insulaire. Je m’occupe des programmes du CIRAD dans la région autour de Jakarta, où je suis basé, donc l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, les Philippines, le Timor et Brunei. Ce sont des programmes de recherche agronomique au sens large, couvrant  des sciences sociales à l’aquaculture, en passant parla foresterie et  les cultures de plantations.

             La raison d’être du CIRAD c’est de développer des recherches en partenariats avec des institutions locales, qu’elles soient publiques, privées ou académiques. Pour  mener ce type de projets, j’ai suivi un parcours assez classique  : j’ai commencé par l’agro de Montpellier avec une formation qui m’a permis de faire une thèse à la suite d’un poste de VSN (Volontaires du Service National) en Côte d’Ivoire. J’ai passé ma thèse en conduisant mes travaux de recherche sur place, en Côte d’Ivoire, avec l’université de Montpellier. En rentrant, j’ai été recruté par le CIRAD (Centre de Coopération International pour la Recherche Agronomique pour le Développement).

                  Au CIRAD, nous suivons l’idée que le développement des pays du Sud passe par un renforcement de leur dispositif de recherche agronomique , qui doit non seulement fournir des solutions techniques aux utilisateurs finaux mais aussi renforcer les  politiques publiques ; le mandat du CIRAD est donc assez large, avec comme idée l’émancipation des communautés scientifiques locales. Notre but n’est pas forcément de rester tout le temps au même endroit pour faire la même chose, il s’agit plutôt de monter des équipes et des projets, de les mener à bien et de partir ailleurs si on a plus besoin de nous ; et en général, c’est ce qui se passe. Le CIRAD permet d‘occuper des métiers très différents, c’est une chance qui présente beaucoup d’opportunités. J’ai beaucoup participé à la formation, je suis professeur d’université en même temps, ce qui me permet de continuer ces actions. J’ai aussi mené des recherches très fondamentales, car j’ai eu la chance d’obtenir une bourse Marie-Curie de la Commission Européenne et suis donc parti en Australie conduire des recherches sur des sujets d’intérêt immédiat pour mener à bien mes projets en agronomie. Voilà donc une carrière en  aller-retours entre recherche de base et d’accompagnement, très appliquée, qui m’a permis de participer à des projets allant des enquêtes en milieu paysan jusqu’à des approches plus techniques, comme de la génétique ou de l’épigénétique dans des pays du Nord, partenaires du CIRAD également, dans lequel on peut développer des recherches et les appliquer ensuite sur le terrain.

                  C’est bien cela qui est intéressant avec les métiers que proposent le CIRAD ou l’IRD, c’est cet aller-retour entre l’accumulation de connaissance et le partage avec des partenaires au Sud. Je n’utilise pas les termes de recherche appliqué ou fondamentale, pour moi c’est un continuum, c’est très difficile de mettre le curseur quelque part. L’une n’est pas plus utile que l’autre, elles vont de pair pour avoir de l’impact et au CIRAD, on est évalué sur l’impact. Cette culture de l’impact peut passer par des séjours dans des labos d’excellences, où on va devoir résoudre des questions complexes, avec des plateformes techniques sophistiquées.  C’est pour cela que l’on a aussi ce type de dispositif  à Montpellier, que l’on partage avec d’autres institutions. C’est cela qui est passionnant, qui ouvre des possibilités de carrières infinies parce qu’on peut toucher à tous les aspects de la recherche, sans oublier aussi les activités de formation car il faut prévoir que l’on ne va pas rester tout le temps dans un même laboratoire d’accueil et qu’il faut préparer la relève ...

                 L’Indonésie, c’est un immense pays de 260 millions d’habitants, avec beaucoup d’étudiants, il faut trouver la personne qui soit motivée par la recherche agronomique et qui manifeste le gout, l’envie, la possibilité culturelle, religieuse, technique de partir, d’aller voir ce qui se fait ailleurs et revenir, garder le contact. Beaucoup de mon temps est consacré à maintenir ce réseau d’alumni, à le faire vivre et à l’aider à s’émanciper pour faire de la recherche de très bon niveau qui réponde aux attentes du pays et qui soit valorisable dans des colloques ou des publications. On est conscient, quand on va choisir nos partenaires ou quand on va les amener sur des projets internationaux, que ce sont aussi ces critères d’excellence que les bailleurs regardent. Les gens nous confient de l’argent public, sans nous connaître et savoir ce que l’on sait faire, veulent des résultats et regardent donc ces critères-là (nombre et cotations des publications, colloques…). »

Un projet qui a bien fonctionné, en définitive, qu’est-ce que c’est ?

                  « Un projet qui a bien marché c’est un projet qui a posé plus de questions qu’il n’en a résolues, c’est comme une thèse, une thèse c’est un projet de recherche comme un autre. Un bon projet c’est un projet qui a atteint ses objectifs en utilisant les outils adéquats ou des outils encore meilleurs, car entre le moment où vous avez déposé le projet et celui où vous écrivez la conclusion, il peut y avoir 10 ans, et 10 ans c’est énorme en terme de progrès scientifique.. Donc ; le plus souvent, quand votre projet arrive à terme, il repose sur des idées un peu obsolètes, mais c’est bon signe, ça signifie que la discipline évolue. Vous avez répondu aux questions de départ, mais très souvent, au cours du projet, vous avez utilisé des outils auxquels vous ne pensiez même pas avoir accès au départ, donc vous êtes allé au-delà de la question d’origine.

                      Il faut avoir répondu aux attentes du bailleur de fond, car le CIRAD ne gère pas ses projets sur fond propres, il met les salaires et les infrastructures mais l’état ne nous finance pas à 100%, à la différence de l’INRA par exemple, on doit rechercher des financements sur chaque projet. On doit, par projet, avoir les fonds nécessaires pour sa réalisation et faire une petite marge pour les collègues qui sont dans une phase où ils n’ont pas de projet, soit parce qu’ils sont débutants, soit parce qu’ils sont entre deux projets, soit parce que leur discipline bat un peu de l’aile et n’attire pas les bailleurs…

               On va aller là où le projet nous semble intéressant, là où l’on a des compétences à faire valoir. Cela peut être des projets à financement 100% privé avec des industriels, ce qui est beaucoup le cas ici en Indonésie, on a un important partenariat privé, très structurant et st récurrent. Ce sont des gens avec qui on signe des contrats sur 10 ans renouvelés, ça veut dire que si on veut travailler sur le changement climatique ou l’évolution des pratiques agronomiques, on a des séries de données, propres, nettoyées, calibrées sur 20 ans, ce qui est rarissime. Paradoxalement, c’est vrai pour l’Indonésie mais ce n’est pas vrai partout, le partenariat public n’offre pas toujours cette continuité dans l’accès aux terrains et aux données,  données car on est soumis aux changements politiques :  on veut ou pas travailler avec la France, montrer que l’on sait faire tout seul, on veut s’émanciper en mettant le tuteur de côté un peu trop tôt ou pas, ça dépend, c’est un choix. On va faire moins bien mais on va faire tout seul. On est invités à travailler en Indonésie : si je n’ai plus rien à faire d’utile en Indonésie, je vais au Cameroun ou en Colombie, je vais là où on a besoin de moi. »

Vous ne voudriez pas rentrer en France ?

                   « Pas forcément dans l’immédiat, parce qu‘on travaille actuellement sur des projets pérennes et on a envie d’aller jusqu'au bout. Pareil, si cela s’inscrit dans la continuité d’un projet ou que j’ai besoin de rentrer en France pour trouver des ressources bibliographiques ou humaines, je vais rentrer en France pour retrouver des collègues statisticiens ou géographes, rentrer en France c’est comme aller ailleurs, cela se justifiera dans les projets qui sont montés. On a un peu inversé la vapeur par rapport à il y a quelques années où on avait des gens en poste qui cherchaient des projets, maintenant on a plus des gens qui viennent en poste quand ils ont des projets.

               Mon poste de directeur du CIRAD c’est de faire la transition et d’avoir une présence du CIRAD permanente quelle que soit l’activité sur projets qu’on a, celle-ci étant très fluctuante selon les financements, les partenaires et, comme cela reste des activités agricoles, elles sont très soumises aux variables climatiques. El Niño, ici, a eu un impact énorme sur nos partenariats. On ne va pas demander à une boite qui a eu des chutes de 20, 30, 40% de rendement, d’investir tout de suite dans la recherche, ce ne sera pas leur priorité, surtout quand la crise dure 15 mois comme en Indonésie. C’est un pari risqué que de créer des partenariats pour 30 ans, car on ne sait jamais ce qu’il peut arriver …  »

Vous avez toujours eu envie de faire de la recherche ?  C’est ce qui vous a amené ici ?

                  « J’ai eu une vocation un peu tardive, j’étais photographe au départ et les circonstances ont fait que comme j’avais oublié de faire mon service militaire et que j’avais fini mon diplôme d’ingénieur, j’étais éligible pour partir et puis c’était comme une césure ou un VIE aujourd’hui, un poste de VSN permettait d’aller voir ailleurs et j’en étais très content ! J’engage d’ailleurs mes enfants comme mes étudiants à le faire, à aller voir quand c’est le bon moment, ce n’est jamais du temps perdu.

              J’ai beaucoup aimé faire ma thèse en Côte d’Ivoire, cela correspondait à cette idée de partager cette notion de bien public, de publier ce qu’on a, de ne pas rentrer dans une compétition un peu stérile et ça, dans le domaine scientifique et particulièrement au CIRAD, on a encore cette entraide, je n’ai pas le mot exact, on peut arriver là où on veut aller sans écraser les autres, ça fait un peu angélique mais c’est fondamental. On est arrivé à faire des choses en partageant, mais il n’y a pas que le CIRAD qui fait ça. On partage avec certains organismes de recherche français,  européens ou internationaux cette mise en commun du savoir, ne pas tout garder pour soi, même s’il y aurait une application commerciale, ce qui ne l’interdit pas d’ailleurs.

           Le statut  du CIRAD nous permet de créer des filiales, ce qui s’avère efficace pour valoriser directement les produits de nos recherches auprès des bénéficiaires finaux. C’est plus intéressant de monter nous-mêmes une filiale en séparant la partie recherche de la partie commerciale tout en assurant un transfert de connaissances immédiat,  sans intermédiaire.

               La recherche a un prix, mais ce n’est pas parce qu‘elle a un prix qu’on ne peut pas la partager, au contraire. C’est parce qu’on sait ce que représente l’effort de recherche en termes de ressources et combien ça coûte en équilibrant les comptes entre financements de l’État, bailleurs et partenaires privés qu’on est conscient que cela reste un bien public précieux.

            L’accès au terrain que nous permet  notre partenariat au Sud, c’est inestimable pour nous ! On apporte notre expertise, notre compétence sur des thématiques de recherche  très variée et chaque personne embauchée ne vient pas forcément du CIRAD, ce serait d’une tristesse absolue. On va recruter  de préférence au Cirad des gens qui ont une sensibilité vers les tropiques, bien sûr, mais ils peuvent également rentrer au CIRAD car ils sont porteurs d’une compétence très aigue qui sera utile au collectif de recherche. On attend alors de la personne nouvellement recrutée qu’elle se mette au service d’une  communauté scientifique avec laquelle il faudra faire la pédagogie car elle n’aura le plus souvent pas forcément les mêmes moyens, ni les mêmes cursus universitaires. Cet effort n’est pas évident pour tous, mais il est payé mille fois en retour par l’enrichissement personnel qu‘il apporte. »

Quelles sont alors les problématiques spécifiques de la région ?

               « Pour faire simple, je dirais que c’est la durabilité des activités agricoles, vétérinaires et forestières proses au sens très large. On a, à la fois, des cultures de plantation dont le palmier à l’huile, mais également le caoutchouc, le café et le cacao qui sont au cœur d’une demande mondiale qui explose, toutes portées par une classe moyenne qui émerge partout en Asie : en Inde, en Chine ou en Indonésie. On a donc une pression sur la demande en commodités agricoles qui est énorme, et en même temps, que l’on doit faire cohabiter avec l’un des derniers spots de biodiversités au monde (Bornéo). Il n’est donc plus question de faire n’importe quoi au nom du développement économique de la région et il y a  un énorme travail d’éducation, de formation de certification des pratiques agricoles durables à mettre en place et à pérenniser.

              La durabilité n’est pas encore enseignée à l’université ou dans les écoles d’agriculture et c’est notre rôle aussi de disséminer ces informations et de les faire passer avec des projets concrets de terrain, avec des partenariats sur le long terme, pour que cette notion complexe puisse être appropriée a plus vite. Il s’agit de transformer les pratiques agricoles et de mettre en place r une intensification écologique qui réponde à des questions régionales très précises, dont on voit les manifestations récurrentes : les feux de brousse notamment. Lors qu’elles se conjuguent au réchauffement climatique, au phénomène d’El Niño, certaines pratiques agricoles se révèlent totalement inadaptées  . Leur effet délétère se trouve  renforcé par la déforestation et le  manque de politique publique de prévention..

         Cette question d’intensifier la production tout en préservant les ressources naturelles n’est pas neuve. Ne pas impacter la biodiversité tout en s’assurant que nos systèmes agricoles soient capables d’améliorer les conditions de vie des agriculteurs, c’est vraiment le problème le plus important ici en Indonésie,  du fait de la croissance démographique très rapide du pays. Il faut éviter de planter n’importe où, n’importe comment et dans n’importe quelles conditions en compromettant définitivement des ressources comme des forêts primaires et il n’y aura pas de retour en arrière. Il faut que l’intensification écologique  soit aussi encadrée par les politiques nationales, avec une volonté de chaque pays de légiférer sévèrement sur le développement de l’agriculture aux dépens des forêts naturelles. La tâche est particulièrement délicate ici car l’Indonésie est un pays très décentralisé, c’est ce qu’ont voulu les Indonésiens, et on a ainsi accordé à chaque district une autonomie politique quasi totale. »

Trouvez-vous encore du temps, en tant que directeur, pour la recherche fondamentale ou sur le terrain, ou votre temps est utilisé pour ces problèmes de gestions et de politiques, d’organisation de cette zone ?  

            « C’est un métier différent, il faut l’accepter, je me consacre, sans doute momentanément, à des tâches d’intérêt collectif. Mon métier actuel, c’est de faciliter l’émergence et la continuité des projets de recherche en partenariat menés dans la région, des projets pour lesquels je suis très rarement directement compétent ! Je n’ai aucune compétence reconnue en agroforesterie ou en gestion des tourbières par exemple, mais ce sont des questions à la recherche et des pans entiers de l’agronomie auxquels je n’avais pas accès auparavant. Sans changer d’employeur, on arrive à effectuer des métiers complètements différents, c’est cela que je trouve fantastique avec le CIRAD. Je ne vais pas être Directeur Régional  pendant 15 ans, il est souhaitable qu’une nouvelle personne vienne aborder ces mêmes questions avec une sensibilité différente. En ayant fait de la recherche dans divers contextes, je sais d’expérience ce qu’un chercheur ou une équipe du Cirad attend d’un projet de recherche ou d’un partenaire. Je ne peux pas prétendre que je fais de la recherche actuellement, je suis biologiste moléculaire et sans laboratoire je ne suis pas très utile … J‘écris et je coordonne des ouvrages scientifiques, je mets de l’ordre dans les protocoles de TP pour les enseignants du Sud qui vont prendre ma suite, je fais beaucoup de gestion de la recherche : c’est un autre métier que celui de chercheur, mais avec un rôle complémentaire. J’essaie de libérer les chercheurs de ce temps de négociation, de présentation de projets aux partenaires et bailleurs, de veille et de communication ... »

Est-ce que la formation AgroParisTech vous a permis aussi d’obtenir ce gout et cette vision multidisciplinaire des sciences agronomiques ?

               « Bien sûr, une formation en agronomie générale permet d’avoir une vision complète et c’est presque la seule différence avec une formation universitaire classique. Je suis devenu biologiste moléculaire avec le CIRAD, je ne l’étais pas à l’issue de ma formation. Pour résoudre des questions d’agronomie, on rencontrait des problèmes de floraison avec le palmier à l’huile et je suis donc parti me former avec une équipe qui travaillait sur la floraison du blé en Australie et j’ai beaucoup appris. J’aurai pu rester travailler en Australie encore 10 ans sur des aspects génétiques très poussés mais je m’estimais plus utile en revenant au CIRAD et en mettant ces compétences apprises dans un contexte plus lié au développement.

                De plus en plus, on va demander aux chercheurs de mettre en place des projets de plus en plus englobants et multidisciplinaires. Ainsi les grands bailleurs publics (La Commission Européenne, la Banque Mondiale, la FAO, l’AFD) vont vous demander des projets qui répondent le plus souvent à des questions de la société civile. Il va s’agir de  montrer, en ce qui concerne le CIRAD, qu’on a la capacité d’être pertinents dans la globalité sur un projet en y entrainant nos partenaires, c’est là où on nous attend.

 

          Un ingénieur, quel que soit le contexte de son activité, doit rester quelqu’un qui propose des solutions concrètes. On peut caricaturer en disant qu’un ingénieur donne des solutions imparfaites qui marchent et un chercheur va chercher des solutions parfaites qui ne marchent pas toujours ... ! On ne va pas aller totalement jusqu’au bout du plus petit détail biologique mais on va accumuler et ordonner des  résultats qui vont influencer  les pratiques agronomiques. Les bailleurs nous demandent des sujets qui sont, maintenant, à 99% tous multidisciplinaires. Si le projet s’intéresse à la prévention des feux de forêts, on ne va pas juste s’arrêter à trouver la ou les causes les plus déterminantes, mais les bailleurs demandent aussi de proposer des solutions et d’effectuer  leur mise en place sur le terrain puis d’en t estimer les impacts. Ces études d’impacts (sociaux, économiques ou environnementaux) sont dorénavant  systématiquement intégrées aux projets de recherche : combien de familles ont vu leur niveau de vie augmenter suite a la mise en place du projet, quel impact sur la qualité de l’eau ? de l’air ? sur les relations avec les acheteurs ? les distributeurs ? les financiers ? Ces critères qui ne sont pas toujours purement agronomiques, et on sera donc emmené à travailler avec des anthropologues ou géographes qui vont interagir en permanence avec les agronomes : « OK, on a préconisé d’intensifier mais, est-ce que tu as vu dans ce cas, les familles vont  avoir besoin de plus de main d ‘œuvre donc ils vont enlever les enfants de l’école ?  ou bien « Si on intensifie, dans certaines zones on  ne va pas aller chercher la main d’œuvre nécessaire car indisponible ou trop chère, et tu ne vas pas avoir l’impact que tu voudras ». On est vraiment dans le multidisciplinaire !

              On est de plus en plus agro-géographe, agroéconomiste ou agro-sociologue.  Notre formation ne nous apprend pas à être bon partout, on n’est pas des surhommes et des sur-femmes mais on a cette curiosité et on connaît les problématiques. On a cette capacité en étant agronome d’avoir un peu touché à tout, de voir que les solutions sont holistiques, elles sont toujours globales et ça n’empêche pas d’être très bon dans sa spécialité, mais, cela permet de ne pas perdre la globalité des enjeux. Il faut garder cette idée de fournir des solutions même si ce n’est pas calé parfaitement.

             C’est un atout de cette formation et les gens qui ne l’ont pas, qui viennent d’un milieu académique qui forme des spécialistes, l’apprennent sur le tas. Aucun institut de recherche n’a les moyens de financer en propre l’intégralité de ses programmes de recherche donc les chercheurs vont tous travailler sur des projets financés sur appels d’offres compétitifs par des bailleurs externes. Ce que les bailleurs veulent, c’est de l’impact, et l’impact, ça se mesure de façon pluridisciplinaire, pas au microscope. En ayant vu de tout un peu au cours de notre formation, on est pas surpris, ce n’est pas un gros changement de s’intégrer dans des projets multidisciplinaires. Un projet bien construit  ne s’arrête pas à la question posée S’il est correctement mené,  il aura soulevé autant de questions que ce qu’il en aura résolu... On se retrouve avec plus de portes ouvertes que celles que l’on voulait fermer. C’est ce qu’attendent les bailleurs également pour anticiper sur le long terme leur stratégie de financement. »

Est-ce qu’on peut parler de responsabilités d’un ingénieur agronome ?

        

             « Bien sûr qu’on peut parler de parler de responsabilités car justement on travaille aux confins de questions globales, l’alimentation en est une et on ne peut pas parler d’alimentation sans parler d’environnement. On ne va pas nourrir des milliards de personnes sans prendre en compte l’environnement et la responsabilité sociale. Ce n’est plus une question d’augmenter la productivité et les rendements, il s’agit  vraiment d’arriver à nourrir la planète avec des méthodes compatibles avec la protection de l’environnement et le développement économique.

                 On a des marchés qui deviennent de plus en plus exigeants sur la qualité et la traçabilité des produits agricoles poussés par l’émergence des classes moyennes dans les Suds. Les Etats émergents n’ont pas encore de politiques publiques ni de normes alimentaires assez strictes et notre responsabilité est là aussi, elle est d’interagir avec les politiques publiques. On doit partager les savoirs scientifiques avec ceux qui sont élus pour prendre des décisions. Sur des problèmes très présents ici en Indonésie, comme les débats sur l’huile de palme, on a une place centrale entre les acheteurs au Nord, les coopératives de producteurs au Sud, et les organismes certificateurs qui naviguent entre les deux... ! Les chercheurs ont la responsabilité de promouvoir des argumentaires basés sur les éléments scientifiques, de recentrer le débat et de discuter des solutions en se demandant en permanence, qu’est-ce que l’agriculteur y gagne ?

                   On ne peut jamais se dire qu’on en a fait « assez » car, à ce moment-là, on ne fait plus rien, et on peut toujours faire plus ! Il faut être humble et modeste. On a fait ce qu’on a pu dans les circonstances qu’on estimait favorables. Il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers et toujours continuer à progresser et évoluer. »

Un conseil aux étudiants pour terminer ?

            « Garder intacte sa curiosité, et cela s’entretient et s’alimente tout au long de sa carrière…. Il faut donc saisir toutes les opportunités, y compris celles qui vous semblent les plus éloignées de votre zone de compétence (voire de confort). Il n’est pas interdit de commencer un Post-Doc à 40 ans, d’explorer des domaines de l’agronomie, des sciences sociales, de la géographie que vous n’avez pas eu le temps ou l’occasion d’approfondir. La formation multiforme que vous avez suivie à l’Ecole vous y prépare. Elle vous a donné la capacité de travail et la confiance pour le faire.

                   Ne pas être compétent en tout est courant, savoir agréger les compétences pour résoudre un problème de manière intelligente et innovante est plus rare. C’est le travail de l’ingénieur d’être toujours sur le qui-vive et de pouvoir enchainer des métiers divers, mais qui forgent en définitive la vraie expertise, celle qui est capable de synthétiser l’ensemble des expériences (y compris et surtout les mauvaises) pour proposer des innovations. »

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