ANDRZEJ MAUBERG, Actionnaire, Hotel Europejski Varsovie

Venant d’un pays communiste, j’étais trés curieux de savoir ce qui se passait dans le monde des marchés.

Quitter la Pologne pour suivre des études agro en France ? Intéressé par l'économie et le monde des entreprises, réaliser un stage de fin d'étude à la BNP à Londres ? Créer une association franco-polonaise, plateforme d'échange entre la nouvelle Pologne et la France ? Intégrer l'équipe responsable de la privatisation des entreprises au Ministère à Varsovie ? Avec l'effondrement du bloc communiste et la restitution des biens aux anciens propriétaires, devenir gérant d'un hôtel de luxe ?

D’origine polonaise, pourquoi êtes-vous parti en France ? Quel était le climat de l'époque ?

 

Dans les années 80, l’Europe était divisée en deux. En 1982, l’état martial était instauré en Pologne, l’armée et les chars étaient sortis des casernes. Deux ans plus tard, comme beaucoup de jeunes, j’ai réussi à m’échapper, et je suis parti en France. Je parlais déjà un peu français et j’y avais des attaches familiales. En Pologne, j’étais étudiant en agronomie et je voulais poursuivre cette filière.

 

Vous avez suivi une école d'agronomie à Cracovie puis AgroParisTech en France, pourquoi vouliez-vous suivre une formation agro ?

 

A l'époque, je voulais être agriculteur et avoir ma propre ferme ! La vie a fait que je ne le suis jamais devenu, j'ai fait complément autre chose ! C’est une envie que j’avais et que j’ai toujours : j’espère que je réaliserais ce rêve un jour !

 

Quels souvenirs gardez-vous de votre arrivée en France ? Pourquoi étiez-vous si intéressé par l'économie et le monde des entreprises ?

 

En 1984, je suis arrivé en France, j’avais 21 ans. Pour moi, c’était quelque chose de fabuleux, venant d’un pays qui était triste et dans lequel le régime communiste était en train de battre de l’aile. En France, j’ai reçu beaucoup de soutien, de solidarité de la part des français. En France, ce sentiment de liberté était incroyable. C’était une époque extraordinaire ; j’ai été accueilli et aidé par plusieurs personnes spontanément, j’ai toujours dans le cœur cette dette vis-à-vis de la France et des français.

La Pologne était un pays communiste et le seul moyen pour échapper à ce monde étatique et rigide était d’être agriculteur. C’était mon rêve d’être indépendant, de me détacher de l’état omniprésent. A l’Agro en 1987, j’ai suivi une spécialisation en économie d’entreprise. C’était l’année du « big bang », de la dérèglementation des services financiers. Les banques embauchaient beaucoup d’ingénieurs. Venant d’un pays communiste, j’étais très curieux de savoir ce qui se passait dans le monde des marchés. Pour commencer j’ai fait un stage de fin d’études à la BNP à la City à Londres.

 

 

Vous partez donc pour Londres, comment s'est déroulé votre stage ?

 

J’étais dans le département des « commodities » (les matières premières). La banque m’a énormément appris, il y avait une grande ouverture internationale. Il y a eu des privatisations initiées par le gouvernement de Margaret Thatcher et on pouvait gagner beaucoup d’argent.

En arrivant à Londres, la Banque a réalisé que je venais de Pologne et qu’il me fallait un permis de travail. Le patron m’a quand même accepté et m’a dit « écoute, voilà ce qu’on va faire, on va te payer tout de suite pour les six mois de stage ». Avec cette somme, j’ai acheté des actions de British Petroleum et j’ai gagné. L’argent m’a servi à acheter chaussures en cuir et costume en rayures, façon très city !

 

Vous rentrez en France et continuez à travailler dans la banque pendant 20 ans. Qu’est-ce qui vous plaisait dans ce milieu-là ?

 

Le côté international, le côté rapide, le côté finance et la diversité. La banque permet de toucher à plusieurs secteurs.

Quand je suis sorti de l’école en France, j’ai été embauché à la salle des marchés, on pouvait gagner pas mal d’argent mais il fallait s’investir. C’était  un peu prenant car tout allait  à 200 à l’heure. On pouvait voir les résultats tout de suite, à la fin de la journée on constatait ce que l’on avait gagné, ce que l’on avait perdu.

Je me suis aperçu qu’il y avait des personnes plus douées que moi dans ce métier et je me suis dit que ce n’était pas la peine de continuer. Je voulais continuer à travailler dans la banque, mais pas dans la salle des marchés.

 

En Pologne le régime communiste s'écroulait. Comment ce changement à grande échelle a-t-il influencé la suite de votre carrière ?

 

A l’époque, bien qu’habitant à Paris, j’ai été très impliqué dans les changements en Europe de l’Est – j’ai initié le Programme Copernic pour une école de management pour les étudiants est-européens (qui existe toujours !), j’avais créé une association franco-polonaise. En quelques mois, grâce à cette association, j’étais devenu la plateforme d’échange entre la nouvelle Pologne et la France. En 1992, un ministre polonais m’a proposé d’intégrer son équipe responsable des privatisations au sein de son ministère à Varsovie. J’avais rencontré le premier ministre qui m’avait dit « nous avons besoin de gens comme toi, est-ce que tu veux revenir travailler au sein du gouvernement ? ». J'ai accepté et je suis rentré à Varsovie.

 

 

Etiez-vous content de revenir en Pologne, que faisiez-vous en tant que conseiller du ministre ?

 

Oui c’était une période incroyable et unique. Nous avions une super équipe au ministère. Nous privatisions des grandes entreprises : c’était une grande révolution dans ce monde étatique. Il fallait changer la doctrine et résoudre les problèmes financiers et sociaux.

C’était une période historique, les changements ont été rapides. Nous avons mis en place une approche sectorielle : je m’occupais du secteur des pneus, des télécommunications et du tabac. Nous devions choisir les conseils, les banques, les avocats, il fallait tout gérer et privatiser le plus vite possible. En majeure partie, nos sociétés étatiques étaient incapables de faire face à la compétition internationale, surtout dans les secteurs où il n’avait pas de barrières à l’entrée. Par exemple, une grande société polonaise rachetée par Michelin en 1995 est devenue, aujourd’hui, un de plus grands sites de production de pneus en Europe. La réussite économique de la Pologne a ses racines dans cette transformation.

Je travaillais avec des politiques courageux qui avaient une vision à long terme, chose rare aujourd’hui. Je suis fier d’avoir pu apporter ma contribution à cela.

 

 

Votre expérience en Pologne était complètement nouvelle, par rapport à l’agro ou la banque ? Est ce dans l'optique d'acquérir de nouvelles compétences que vous décidez de faire un MBA ?

 

C’étaient des années folles, et en effet c’était totalement différent, je n’étais ni formé ni préparé, j’apprenais sur le tas. J’étais conscient qu’il fallait compléter ma formation, surtout en management.

Je suis revenu en France, à Fontainebleau, pour faire un MBA à l’INSEAD. Super école ! Incroyable leçon d’humilité face à des étudiants et des professeurs de très haut niveau. A la sortie, en 1995, j’ai été embauché par la Banque Paribas pour démarrer l’activité « Corporate & Investment Banking » en Pologne.

Depuis, dans les rues les agences BNP PARIBAS se trouvent partout, c’est devenu une banque importante en Pologne.

 

Suite à l’effondrement du bloc communiste et à la restitution des biens au anciens propriétaires vous récupérez un bien familial : un hôtel à Varsovie. Comment est-ce devenu le cœur de votre activité aujourd’hui ?

 

Ma famille a récupéré un bien qui était autrefois nationalisé. Un grand hôtel varsovien qui avait été exproprié en 1947. Dans les années 1990, un recours judiciaire a été lancé, il a duré 15 ans. Et finalement en 2006, nous avons récupéré le bâtiment. Là, s’est posé la question : Que faire ? Vendre ou ne pas vendre ? Une partie de ma famille a vendu ses parts, j’ai gardé les miennes avec d’autres membres de ma famille et, en 2010, j’ai intégré la société familiale. Nous menons, aujourd’hui, avec un actionnaire Suisse, un projet de réhabilitation de l’hôtel. Nous souhaitons ouvrir début 2018, mais, débloquer ce projet a mis beaucoup du temps !

 

Pouvez-vous nous expliquer les étapes de ce projet de réhabilitation de l’hôtel ?

 

En 2008-2009, avec la crise financière, tout était gelé. En 2012, il y a eu du changement car une partie de ma famille a voulu vendre et le nouvel actionnaire est arrivé. Depuis 2013, nous avons réuni des fonds et les travaux ont commencé. La rénovation de cet hôtel est un projet très ambitieux. Nous créons un vrai palace hôtel. A Paris il y en a 9, à Varsovie, ça sera le premier. De plus ce palace a un lien avec l’histoire, la tradition et l’art (en incluant l’art culinaire) de la Pologne. Nous souhaitons que ce bâtiment redevienne le lieu de rencontres des varsoviens ainsi que la marque du luxe à la polonaise.

Nous sommes dans le luxe haut de gamme. Il faut insister sur le service, la taille des chambres, le design. Nous sommes propriétaires de l’hôtel, mais nous ne sommes pas hôteliers. L’activité hôtelière sera donc gérée par la marque Raffles (la même société qui gère le Royal Monceau à Paris). D’ailleurs cette société vient de se faire racheter par le Groupe Accor.

Notre projet est important et coûteux. Pour lui donner plus de stabilité financière nous avons ajouté deux étages de bureaux sous le toit du bâtiment. Nous avons également rajouté une galerie de luxe au rez-de-chaussée. Ainsi l‘Hôtel Europejski est devenu un bâtiment à multiples usages.

 

Quel est votre état d’esprit actuel ?

 

Avec l’âge je m’aperçois du facteur TEMPS : je voudrais passer plus de temps avec ma femme et mes 5 enfants, avoir plus de temps pour mes activités pro publico bono et finalement, arriver à mon rêve de jeunesse – avoir une ferme à la campagne !

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