BENOIST VEILLERETTE, Agricultural economist, FAO

Je suis entré à l'agro car je voulais travailler sur les problèmes de la faim et de la malnutrition dans le monde

 La Chine, un choc culturel ? Le fonctionnement du centre d'investissement de la FAO ?
 L'importance des relations humaines dans vos différentes missions et dans les différents pays ?
Coordonner les agences des nations unis pour répondre à la crise des prix agricoles ?
Améliorer la malnutrition en même temps que la securité alimentaire ? Des résultats prometteurs au Bangladesh ?

1984-1987
Student, INA P-G (84)

 

1991 - Aujourd'hui

Agricultural economist, FAO

Choisir d’étudier à AgroParisTech pour travailler sur les problèmes de la faim et de la malnutrition dans le monde ?

 

Je suis entré à l’agro en 1984 avec une idée assez précise de ce que je voulais faire : je voulais travailler sur les problèmes de la faim et de la malnutrition dans le monde. C’est donc assez naturellement que j’ai suivi la spécialité développement agricole qui donnait des outils pour comprendre les systèmes agraires et les projets de développement agricole.

 

Ma stratégie a été de choisir, dés la deuxième année, des disciplines techniques pour avoir un bagage solide (par exemple j’ai développé des connaissances en pédologie, agronomie, élevage). J’ai aimé mes études et particulièrement ma spécialisation, au cours de laquelle j’ai beaucoup appris grâce aux professeurs Messieurs Mazoyer et Dufumier. A travers ces enseignements j’ai acquis des outils pour comprendre entre autres la complexité des systèmes agraires, pourquoi une agriculture évolue dans tel ou tel sens.

 

Spécialisé en développement agricole, vous partez en Chine pour votre stage de fin d’étude. Quel était l’objectif ?

 

Nous sommes partis avec mon amie de l’époque en Chine, où j’ai énormément appris ! L’intérêt du stage était de comprendre, en interrogeant les paysans, leur fonctionnement et leurs pratiques. Au début c’était un peu dur car nous ne parlions pas chinois et nous nous sommes retrouvés dans un petit village. Mais c’était très intéressant, car le pays venait d’entrer dans une période de réforme de son économie et de son agriculture : des terres agricoles étaient redistribuées !

 

En revanche, à ce moment-là, la Chine était un pays très contrôlé ce qui aurait pu nous empêcher de mener notre étude librement ! Nous avons finalement réussi à faire ce que nous voulions. Cette première expérience dans un pays étranger m’a beaucoup plu !

 

Le choc culturel existe-t-il ?

 

Il existe ! Nous étions dans une région très pauvre et densément peuplée, ce n’était pas forcément évident au début, il fallait s’adapter. Quand on part dans un nouveau pays, je pense qu’il faut rester à l’écoute pour essayer de comprendre certains aspects de la culture. Par exemple en Chine, la notion d’intimité n’est pas du tout la même, il est difficile de conserver sa sphère privée, et cela était accentué par le fait que nous étions des étrangers dans ces villages.  Mais ce sont ces différences qui rendaient cela passionnant !

 

Je pense aussi qu’il faut rester modeste, quand on va dans un nouveau pays, on part, on essaie de comprendre, mais on ne peut pas tout saisir !

 

Vous décidez ensuite de poursuivre votre travail en Chine pour votre coopération, en quoi cette période a-t-elle été marquante ?

 

En effet, cette première expérience à l’étranger a beaucoup impacté la suite de ma carrière, car j’ai ensuite passé mes trois premières années d’expérience professionnelle en Chine ! Nous sommes repartis tous les deux, mon amie pour sa thèse et moi pour continuer ce travail d’analyse de manière plus approfondie en tant que coopérant. Je travaillais alors pour l’ambassade en Chine où le service scientifique cherchait à placer de jeunes dans des unités techniques et scientifiques. Mon travail me permettait d’être assez autonome, c’était très intéressant.

 

C’est une période qui m’a également beaucoup marqué sur le plan humain. Dans le cadre de la thèse de mon amie, nous allions rendre visite toutes les semaines à certaines familles afin de suivre leur calendrier de culture etc... Au début les gens nous regardaient avec de grands yeux quand ils nous voyaient arriver en se demandant ce que nous venions faire. Ils étaient très curieux, ils nous posaient presque plus de questions que nous leur en posions ! Finalement, nous avons créé des liens assez forts avec ces personnes-là.

 

Vous rentrez ensuite en France pour finalement partir en Italie à la FAO. Comment avez-vous intégré cette organisation ?

 

Je suis rentré en France, et j’ai répondu à des dizaines d’annonces, en envoyant CV et lettres de motivation ! Après six-sept mois de recherche, j’ai eu trois opportunités assez sérieuses dont celle-ci à la FAO. Je suis entré dans cette institution grâce à un programme appelé les experts associés, chaque pays finançait et envoyait à la FAO des jeunes professionnels de moins de 30 ans. Je suis resté trois années en tant qu’expert associé puis j’ai été engagé. Cela fait plus de vingt ans que je suis ici, au Centre d’investissement ! Le risque est de se scléroser mais j’ai eu la chance d’avoir des missions très diversifiées.

 

Parlez-nous du centre d’investissement de la FAO !

 

Si j’ai étudié l’agronomie c’était justement pour travailler sur les problèmes de la faim et de la malnutrition. Il se trouve que la FAO et en particulier le Centre d’investissement, était et est encore aujourd’hui une opportunité extraordinaire pour faire avancer les choses. L’unité compte une centaine de professionnels et nous travaillons avec les bailleurs de fond : la Banque mondiale, le Fond International de Développement Agricole, la Banque Africaine de Développement, la Banque Asiatique etc... Notre mission est d’aider les pays à conduire des programmes de développement. Nous établissons pour cela des accords tripartites entre les pays, les bailleurs de fond et nous.

 

C’est très concret et assez intensif ! Nous arrivons souvent à débloquer les financements pour aider un pays mais pour ce faire, il faut arriver à des propositions avec des projets convaincants. Généralement un pays va voir la Banque mondiale (qui finance 75% du coût de notre intervention, la FAO finançant le reste) et demande, par exemple, un financement pour la réhabilitation d’un réseau d’irrigation. Le pays a besoin d’appui (un agronome, un économiste ou encore une aide complète) pour mener le projet à bien. La FAO apporte son aide dans l’étude de la faisabilité du projet, et parfois dans la mise en oeuvre.

 

Au sein du centre d’investissement, quelles ont été vos différentes missions ? Pour quel pays avez-vous travaillé ?

 

Je voyage énormément et j’aime beaucoup cela ! J’ai eu différentes phases. Au début j’ai continué à travailler sur des projets en Chine, où je suis par exemple resté cinq mois fin 1995. Cela a été l’une de mes plus belles expériences professionnelles. Il ne s’agissait pas seulement de rédiger le rapport mais aussi de renforcer une équipe nationale pour qu’elle prenne en charge le travail elle-même par la suite. 

 

J’ai ensuite travaillé en Asie centrale sur la transformation des sovkhozes, kolkhozes à l’époque où les pays devenaient indépendants. Chaque pays avait sa façon de redistribuer les terres, de réaménager le territoire et ce passage du public au privé avait un fort impact sur le travail des employés. De nouvelles façons de procéder devaient être mises en place. Les pays rencontraient pas mal de difficultés. C’est ainsi que nous avons essayé de renforcer des systèmes d’appui et des programmes d’aide pour transformer l’agriculture, adapter des réseaux d’irrigation. 

 

J’ai également travaillé dans plusieurs pays qui sortaient à peine d’un conflit, par exemple la Bosnie, la Croatie j’ai aussi beaucoup travaillé au Kosovo (1999 à 2003), en Palestine, au Nord et Sud Soudan...Dans une période post-conflit les missions sont assez particulières et dépendent souvent de la durée et de l’intensité du conflit : il y a des travaux de reconstruction, les services d’appui sont inexistants, il faut recréer pas mal de choses.

 

Travailler dans des pays en conflit ou qui en sortent à peine... Quel est votre ressenti ?

 

Émotionnellement, c’est dur ! On travaille avec des gens qui ont souffert. Il faut être impartial, ce qui n’est pas toujours évident. Par exemple, en Bosnie nous discutions avec les Serbes puis avec les Croates, puis les Bosniaques : sachant que les peuples se sont entretués, il faut réussir à se détacher quand on discute avec chacun d’eux... Au Soudan, c’est pareil, j’y étais quand l’accord de paix entre le nord et le sud n’avait pas encore été signé par les deux parties. On entendait les sons de cloche d’un côté puis d’un autre, c’était dur !

 

La crise des prix agricoles de 2008 conduit les Nations Unies à mettre en place une unité au sein de laquelle vous êtes détaché. Quelle est-elle ?

 

Depuis 2008, je travaille plus sur le coeur de ma vocation, c’est à dire sur les problèmes de sécurité alimentaire et de malnutrition. En 2008, il y eu la crise des prix agricoles. A la suite de cet évènement, j’ai été détaché de la FAO pour intégrer l'équipe spéciale de haut niveau sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle mondiale, une unité de coordination établie pour répondre à cette crise. L’objectif était de coordonner les agences des Nations Unies entre elles (FAO, FIDA, OMS, UNICEF, OCDE...) et la Banque mondiale pour que les gens travaillent ensemble au service des pays.

 

Vous participez au développement d’un outil de mobilisation des ressources pour le Bangladesh, en quoi ce travail a-t-il été encourageant ?

 

Après ces deux années, je suis revenu à la FAO pour travailler sur le Bangladesh. Pendant deux ans j’ai été responsable d’un gros travail : je devais aider le Gouvernement à développer un plan d’investissement pour la sécurité alimentaire. Le travail était d’identifier avec les partenaires et le gouvernement les priorités des uns et des autres. Nous avons développé un outil de mobilisation des ressources : nous définissions les domaines dans lesquels les investissements étaient le plus nécessaires, nous discutions avec les bailleurs de fonds, avec le Ministère des Finances du Bangladesh afin d’organiser les actions. Le résultat a été positif puisque d’année en année le financement a augmenté.

 

Aujourd’hui, grâce aux efforts combinés de la FAO, le Bangladesh est, si on peut dire, un exemple de réussite, le taux de malnutrition diminue, les choses bougent ! Cela reste un pays pauvre, mais on a l’impression que l’on peut faire des choses, que cela peut aboutir à des résultats. Je m’occupe aussi d’un projet de renforcement de capacité, en utilisant une partie des fonds nous organisons des formations, des voyages d’étude pour le Bangladesh.

 

Améliorer la sécurité alimentaire n’induit pas nécessairement une baisse de la malnutrition. Pouvez-vous nous expliquer ? Comment ces thèmes sont-ils devenus le coeur de votre travail ?

 

Un autre travail qui me passionne depuis deux ans, c’est de travailler sur le problème de malnutrition, sur les carences et les déséquilibres alimentaires par exemple. La problématique est : Comment peut-on faire pour que le travail d’investissement soit plus efficace ? Si on investit dans l’agriculture ou l’irrigation, par quel mécanisme peut-on faire en sorte que l’impact sur la malnutrition soit plus important ?

 

Par exemple, au Bangladesh, pour résoudre les problèmes de sécurité alimentaire, ce sont principalement des investissements en recherche sur la filière du riz qui ont été déployés, seulement cela a créé des carences importantes. Les nutritionnistes disent qu’au Bangladesh, les gens consomment trop de riz et manquent de protéines, de fer, de vitamine A. L’idée est de conserver une sécurité au sens stricte tout en développant des actions qui permettront d’enrichir le régime alimentaire. C’est pareil pour le service de vulgarisation etc... Il y a plusieurs points d’entrée sur lesquels on peut agir. Il faut travailler sur tout en même temps même si ce n’est pas évident !

 

En 2050 il y aura 9 milliards d’habitants. Le Bangladesh est déjà très densément peuplé. Quand vous essayez de résoudre les problèmes de faim dans ce pays, la priorité est-elle de penser à l’instant présent ou vous projetez-vous déjà en 2050 ?

 

Nous faisons des projections sur le long terme. Les plans sont sur cinq ans, cela permet de réactualiser en fonction des nouvelles prévisions d’avenir. Nos documents sont des « living » documents ! Chaque année le gouvernement produit un rapport de monitoring et c’est vraiment intéressant. Nous regardons ce qui a été fait, ce qui n’a pas été fait, nous cherchons à trouver des explications, nous analysons, cela permet de rendre le document vivant et opérationnel.

 

Depuis un an et demi - deux ans, nous travaillons également sur l’aspect nutritionnel. Notre objectif est de fournir à certains de nos collègues plus spécialisés des outils pour qu’ils puissent prendre en compte dans leur travail le volet nutritionnel.

 

De nouveaux pays dans lesquels vous allez travailler ?

 

L’Inde, il y a beaucoup de chose à faire : 40% des enfants mal nourris dans le monde sont en Inde. Je pense que j’ai une certaine appréhension car la misère est vraiment présente, cela peut être dur psychologiquement mais il y a vraiment des choses à faire pour réduire la malnutrition.

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