FRANÇOIS DE CASABIANCA, Peintre

Le développement c’est ça : il faut rester ouvert et trouver ce qui peut correspondre aux besoins ressentis

Passionné par la peinture ? Motivé par le problème de la faim dans le monde ?

Ingénieur en chef du développement à Madagascar ? La dimension symbolique du boeuf pour les malgaches ?

Travailler au Magreb pour le Ministère des affaires étrangères ? Approcher le développement au niveau d'un territoire par une approche pluridisciplinaire ? Travailler sous contrat avec l'Europe ?

  • Etudes supérieures artistiques,
    Beaux-Arts Paris

 

  • Etudiant, AgroParisTech (1958)

 

  • Aide au tiers-monde,
    Madagascar - Magreb

 

  • Recherche sur le développement des zones " difficiles " de Méditerranée, INRA

 

  • Création d'un résau de plus de cent chercheurs qui produit des études pour la CEE

 

  • Peinture

Passionné par la peinture, vous avez finalement choisi d’intégrer l’agro, quelles étaient alors vos motivations ?

 

En effet, j’avais commencé des études supérieures artistiques aux Beaux-Arts de Paris, que j’ai dû interrompre pour raisons familiales. Découvrant alors le problème de la faim dans le monde, je me suis embarqué dans des études agro avec l’espoir d’avoir une utilité pour contribuer à le résoudre. C’est ce qui m’a motivé !

 

En parallèle de l’agro, je suivais des cours à un Institut annexe de la Sorbonne, le CCDEH, Centre de Coopération pour le Développement Économique et Humain, créé par Monsieur Lebret. Il offrait une formation sur les sujets du développement, de la planification et du travail dans le tiers-monde.

 

Vous choisissez de vous spécialiser en agronomie et pédologie, racontez-nous !

 

Effectivement, j’ai décidé de me spécialiser en agronomie et pédologie pour pouvoir apporter ma contribution dans ce domaine où peu de personnes me semblaient compétentes. Un autre point essentiel était de comprendre les gens et ce qu’ils étaient capables d’accepter comme améliorations : or pour cela j’avais appris au CCDEH qu’il fallait qu’il y ait une demande, une attente de leur part !

 

La formation pédologique reçue était donnée à l’ORSTOM, Office de la Recherche Scientifique et Technique d’Outre-Mer, où il y avait un grand département de pédologie. C'était l'équivalent du CNRS pour les pays d’outre-mer. Mais la recherche ORSTOM sur le terrain était très théorique, et après la formation j’ai donc décidé de prendre un contrat avec un institut de recherche plus appliqué : l’IRAT, Institut de Recherches Agronomiques Tropicales, fortement implanté à Madagascar.

 

J’ai choisi Madagascar car c’est un pays avec une grande diversité pédologique et climatologique. Je me suis dit « si je connais bien Madagascar, je connaitrais un peu tous les cas possibles pour l’Afrique »

 

A Madagascar, vous travaillez sur un sujet d’agronomie très appliquée, quel était votre travail ?

 

Pendant deux ans, j’ai travaillé dans le sud-ouest de Madagascar, sur les zones tropicales sèches, du type sahélien. Je devais trouver comment régénérer les sols ferrugineux tropicaux de la zone.

 

Ces sols sont beaucoup moins lessivés que les sols ferralitiques des « Plateaux », mais ils sont très sableux, et donc très fragiles. Ces zones ne sont pas uniformes, on y trouve des cuvettes relatives dans lesquelles la matière organique s’est accumulée et où une nappe phréatique se développe pendant la saison des pluies. C’est en tirant partie de la fine couche d’humus superficielle que des cultures de coton et d’arachide étaient pratiquées à l’époque coloniale. Cependant, sur chacune des parcelles que j’ai analysées, les rendements diminuaient fortement en trois ans de culture. Et de fait les sociétés coloniales abandonnaient les parcelles après 4 ou 5 ans et allaient travailler ailleurs, stérilisant peu à peu toute la zone.

 

J’avais quelques pistes de réflexion pour régénérer ces sols, en réalisant une expérimentation sur des engrais verts, en cherchant des plantes plus résistantes... 

 

Ingénieur en chef du développement, une opportunité qui va bouleverser votre expérience locale, pouvez-vous nous en dire plus sur cette période ?

 

Après quatre années passées à l’IRAT, un ami ingénieur malgache, promu Directeur de la production agricole au Ministère, est venu me demander de travailler avec lui. Dans mes projets de jeune diplômé, c’était l’hypothèse que j’avais envisagée au départ, mais là je me retrouvais au pied du mur plus tôt que prévu ! (rire)

 

Il a fini par me convaincre, et je me suis fait détacher de l’IRAT au Ministère de l’agriculture. On m’a alors donné la responsabilité d’ingénieur en chef du développement pour tout le Sud-Ouest de Madagascar : la province de Tuléar. C’était énorme !

 

En majorité ce sont des zones sèches mais il y a aussi quelques zones irriguées avec une dynamique d’exploitation totalement différente. Là aussi des sociétés françaises de « coopération » s’y étaient installées pour cultiver intensivement le coton. Les paysans y étaient recrutés avec contrats les obligeant à s’endetter pour acheter du matériel agricole pour produire du coton avec des contraintes très strictes. Aussi les agriculteurs abandonnaient très vite, d’autant plus que toute culture vivrière leur était interdite...

 

A mon sens, le système proposé ne pouvait pas tenir. J’ai donc demandé qu’une étude soit consacrée à la conception d’un nouveau système de culture et de contrat avec les agriculteurs. J’avais fait une note au Ministère indiquant qu’il y avait une disponibilité financière pour cette étude. Mais ma note a provoqué de très fortes réactions et j’ai failli ne pas revenir à Madagascar pour l’avoir écrite !

 

Quel était votre objectif en tant qu’ingénieur en chef du développement des zones sèches de Madagascar ?

 

Je suis revenu à Madagascar au Ministère pour travailler sur les zones sèches, sur ces cuvettes « stérilisée » par une exploitation trop intense. En équipe nous devions trouver une solution pour que ces zones redeviennent rentables. Il fallait pratiquer des formes de culture moins agressives, réduire les frais de culture (en arrêtant la culture mécanisée par exemple). J’ai proposé d’introduire la culture attelée. Il fallait également intéresser les agriculteurs, les rendre responsables, et cela passait par l’abandon du salariat et l’attribution de parcelles de culture.

 

La communauté malgache est composée de 18 ethnies différentes, une grande diversité mais des valeurs communes, qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué ?

 

Lors de mon premier emploi à Madagascar j’ai pu apprendre le malgache et découvrir la culture locale ! J’étais installé dans un petit village à une heure de marche de la capitale locale et quand je ne travaillais pas, j’observais et j’essayais de comprendre comment la société fonctionnait. J’ai alors découvert toute la dimension symbolique du bœuf.

 

Difficile à expliquer en quelques phrases ! Quelques exemples : un homme qui n’a pas un petit troupeau de bœufs ne peut pas se marier ! En effet, s’il a un tel projet, il va devoir offrir à la famille de son épouse entre dix et quinze bœufs. Il ne peut pas non plus gérer un conflit avec un voisin, car s’il est jugé coupable par le conseil du village, sa condamnation se traduit en bœufs (ces derniers n’ont pas tous la même valeur). Pour les distinguer les uns les autres les bœufs ont des tâches de couleurs différentes et les « bara » utilisent un vocabulaire extrêmement riche pour les décrire. Si un homme a perdu un bœuf, il peut le décrire avec 4 ou 5 adjectifs et alors il n’y a pas de doute c’est ce bœuf et pas un autre ! Etc…

 

Au premier abord, la solution de développement que vous proposez va à l’encontre des pratiques traditionnelles malgaches… Comment avez-vous concilié votre travail et les coutumes locales ? 

 

En effet, le passage à la culture attelée n’était pas évident ! Nous avons organisé des réunions avec les assemblées villageoises et nous avons découvert un véritable blocage : pour les malgaches la culture attelée était une culture de « vazaha » (=étranger) utilisant des « bœufs esclaves » ! Dans un premier temps, nous avions décidé d’acheter des bœufs, de les dresser et de les louer aux agriculteurs. Nous avions donc choisi l’option « bœufs esclaves ».

 

Cependant, pour que cela devienne une solution sur le long terme, il fallait surtout faire comprendre aux locaux que ces bœufs n’étaient pas des « bœufs esclaves » mais en quelque sorte des « bœufs instruits », qui savaient travailler ! Nous avons alors mis en place des centres de dressages de bœufs pour qu’ils puissent dresser leurs propres bœufs. Enfin pour que les agriculteurs soient et restent motivés au sein de chaque zone, nous avons participé à la création de conseils qui permettaient à chaque agriculteur d’être représenté et de défendre ses intérêts.

 

Le développement c’est ça : il y a à la fois l’aspect technique, l’économique et le social. Il faut rester ouvert et trouver ce qui peut correspondre aux besoins ressentis. Cela peut représenter un pas énorme pour eux ! 

 

Retour en France après 8 ans passés à Madagascar, pourquoi décidez-vous de compléter vos compétences sur la thématique du développement par de l’économie ?

 

Après quatre années passées à travailler sur ces problèmes, j’ai quitté Madagascar non sans difficulté : j’ai fini avec une hépatite virale et je suis resté hospitalisé pendant deux mois. L’année d’après j’étais quasiment incapable de travailler sur un poste fixe. Je faisais donc des petits travaux à la carte pour le Ministère des affaires étrangères.

 

En parallèle de ces tâches, j’avais compris que j’avais besoin de me recycler après mes huit années à Madagascar. L’agronomie est très importante dans les pays du tiers-monde mais souhaitant travailler en Méditerranée, il me semblait important également d’élargir mes compétences en économie. Je suis entrée à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) où je travaillais avec Ignacy Sachs sur l’économie de l’environnement.

 

Lors de notre rencontre, je lui avais raconté ce que j’avais fait à Madagascar et il avait été emballé ! Il m’avait dit : « il faut que tu fasses une thèse là-dessus ». Mais je n’ai jamais réussi à terminer cette thèse, par manque de temps surtout. De plus à l’époque, il n’y avait pas l’informatique et le temps passant on oublie des données dont la précision est nécessaire.

 

Vous intégrez le Ministère des affaires étrangères, quels ont été vos impacts au sein de cette entité ?

 

Une de mes missions était d’évaluer toutes les actions de coopération que la France finançait dans les trois pays d’Afrique du Nord. L’objectif du Ministère était alors de réduire les crédits de coopération : pour l’essentiel des financements à des sociétés françaises (pour faire des études, développer des fermes etc.).

 

A l’issue de cette analyse, nous nous sommes rendu compte que ces opérations n’étaient pas un bon choix, étant trop ponctuelles. Il fallait plutôt que ces pays aient les moyens de réaliser eux-mêmes ces actions de développement ! Aussi nous avons décidé de recentrer l’aide française sur l’enseignement supérieur et la recherche pour former les agronomes dont avaient besoin ces trois pays. C’est ainsi que nous avons créé l’AERAC : une structure privée qui associait différentes structures françaises publiques : l’INRA et les diverses Ecoles supérieures d’Agronomie, mais intégrant dans le Conseil d’Administration les représentants des coopérants envoyés dans chaque pays, et les représentants des équipes françaises de recherche qui les épaulaient dans chacun des domaines.

 

Il fallait également un directeur exécutif qui connaisse bien l’enseignement supérieur et la recherche d’une part mais aussi les problèmes de la coopération. On m’a alors proposé – et pratiquement contraint - à assumer ce poste. Ce n’était pas dans mes plans ! (rire). Mon objectif premier était de participer à une recherche méditerranéenne sur le thème du développement territorial. Nous avons pu trouver un accord : J’acceptais le poste de directeur pendant deux ans pour démarrer l’opération, mais ensuite je serais incorporé à l’INRA sur un sujet que je proposerais.

 

Un projet de développement territorial débuté en Corse, vous partez ensuite à la recherche d’inspiration en Italie et en Espagne ?

 

Je suis resté basé en Corse et j’ai travaillé sur ce projet : comment approcher le développement au niveau d’un territoire par une approche pluridisciplinaire ? J’ai pris ma voiture pour aller analyser des expériences de développement territorial en Italie dont j’avais de bons échos.

 

Et ce fut particulièrement intéressant ! Pendant la guerre de 39-45, un groupe de résistants/chercheurs avait effectué le même type d’analyse que moi et avait établi une charte de développement local : la « Carta di Chivasso » dans laquelle un certain nombre de principes étaient définis. A la libération la constitution italienne a reconnu le droit des territoires de montagne à organiser leur développement et elle a donné les moyens à chacun d’entre eux pour constituer des structures de gestion à la fois politique et professionnelle : les « Comunità montane ».

 

Dans les années 90, j’ai élargi mon projet à l’Espagne. J’avais obtenu un contrat de coopération franco-espagnole associé au CSIC (CNRS espagnol) avec un budget modeste mais qui m’a permis de faire des voyages d’étude. Comme en Italie, je travaillais avec des équipes pluridisciplinaires improvisées, composées de chercheurs intéressés à ce projet de recherche particulier.

 

Vous proposez votre projet de développement étendu au pourtour méditerranéen à la Commission européenne, comment cette approche s’est-elle structurée ?

 

A cette époque, l’intégration à l’Europe de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce était en pleine négociation. Je suis alors allé à la Commission Européenne à Bruxelles pour lui proposer notre aide : celle d’un réseau conséquent de chercheurs méditerranéens intéressés au problème du développement dans ces pays. Avec des chercheurs italiens, espagnols, portugais, provençaux et grecs nous avons constitué un GEIE (Groupement Européen d’intérêt Economique) et nous avons commencé à travailler sous contrat avec l’Europe.

 

Au début, nous proposions des projets à la Commission et si elle était intéressée, elle les finançait. Puis au fur et à mesure, le processus s’est structuré sous forme d’appels d’offre. Nous avons fonctionné comme cela pendant quinze ans.

 

Le processus a ensuite changé : la dernière étape de sélection des appels d’offre est devenue politique et non technique comme les étapes antérieures de sélection : les pays (comme la France) où les crédits de recherche avaient été fortement diminués, ont voulu trouver des financements de substitution en Europe, et obtenu que la dernière phase de sélection permette une répartition entre pays « leaders » (par exemple, pour la France des projets pilotés par des équipes INRA ou CNRS). Notre GEIE international se trouvait de fait écarté.

 

J’ai alors opté pour le travail à mi-temps et me suis investi dans la peinture. Quatre ans après, j’ai pris ma retraite anticipée et j’ai quitté l’INRA pour me consacrer entièrement à cette passion.

 

Aujourd’hui retour aux sources et à la peinture, votre métier d’agronome influence-t-il votre travail ?

 

Je suis originaire de Corse, et j’ai toujours conçu un grand attachement pour ma terre natale - montagne dans la mer - où la nature est magnifique... une nature parfois brute mais aussi souvent réaménagée par l’homme. Ma carrière d’agronome m’a aussi permis d’admirer la nature dans de nombreux pays méditerranéens. Cela a été également pour moi une source d’inspiration importante.

 

Après trente années d’agronomie, mon métier et ma vocation se complètent. On me l’a souvent dit ! Par exemple j’ai rencontré une spécialiste de l’histoire du paysage dans la peinture, elle a compris l’influence de mon premier métier sur ma peinture et dans cette passion ! Je ne sais même pas si j’en étais conscient lorsque je peignais ! (rire).

 

Quand on regarde vos peintures, on comprend très vite l’importance de la couleur, d’où vient cette particularité ?

 

Le regard que je porte sur les paysages a été très influencé par mon oncle, peintre et architecte. Quand j’étais gamin, je le regardais peindre dans la nature. Il ne parlait pas beaucoup mais parfois il me disait par exemple : « tu vois cette porte là-bas dans l’ombre, quelle couleur lui vois-tu ? ». Je répondais par exemple : « gris », mais il me répondait « le gris tout seul n’est pas une couleur ». Alors j’ai appris à décomposer : gris/vert, gris/bleu, gris/violet… Cela m’a tellement marqué, qu’aujourd’hui je décompose les couleurs dans tout ce que j’observe et ce que je peins. C’est peut-être pour cela que la couleur a autant d’importance dans ma peinture.

 

Par ailleurs, je me suis rendu compte que nous étions conditionnés : un arbre doit être vert, l’eau bleue etc. mais si on se débarrasse de ce conditionnement, on trouve bien d’autres couleurs en réalité ! J’ai peut-être tendance à accentuer les couleurs pour qu’on perçoive les dominantes réelles. De la même façon notre vision humaine est sélective dans un paysage : elle fixe (inconsciemment ?) certains éléments et laisse une part de flou autour de ce qu’on regarde, à la différence de la photographie qui ne sélectionne rien. Or ce qu’il m’intéresse dans la peinture c’est de pouvoir exprimer l’impression que j’ai captée et non un rendu « total » du paysage. 

 

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