Camille Theron Regional Program Manager Asia, Middle-East and Africa pour Mondelez International, Singapour

"Il faut faire rentrer la durabilité dans l’ensemble des process. Il faut qu’à chaque moment - qu’on lance un nouveau produit ou qu’on ouvre une nouvelle usine - on se demande comment rendre cela plus durable"

Vous êtes intéressés par le monde de l'entreprise ? Vous vous posez des questions sur le rayonnement international des industries agro-alimentaires  ? Vous voulez en savoir plus sur la place du développement durable dans les IAA ?

2004 - 2008
Etudiant ingénieur agronome à AgroParisTech

Mars - Septembre 2008

Logistics Organisation, Danone Waters

2008-2010

Ingénieur Projet, Nestlé Professional

2010-2011

Volontariat dans des fermes biologiques au Japon

2011-2014

Program Manager France, Mondelez

2014-2015

Program Manager South East Asia, Mondelez

2015-2017

Program Manager Asia Pacific, Mondelez

2017-Aujourd'hui

Progran Manager Asia-Middle East-Africa, Mondelez

2018-Aujourd'hui

Sustainability Management, University of Cambridge

Camille Theron : Je suis rentrée à l’AgroParis en 2004. J’ai fait une césure entre l’Allemagne et Paris. Pas très exotique mais je m’étais faite refouler sur un stage au Vietnam malheureusement. J’ai fait une spécialisation GIPE et je suis sortie en 2008. Du coup je suis allée assez naturellement vers la « food Industry » avec un stage de fin d’études chez Danone, premier boulot chez Nestlé et deuxième chez Mondelez. Entre temps j’ai passé un an sabbatique à faire du « Woofing » au Japon.

 

Qu’est ce qui vous a amené à faire l’Agro ?

 

Le choix de l’agro était un peu celui de la prépa qui m’allait le mieux en fonction de mes notes au lycée. Je m’y suis donc retrouvée un peu par hasard mais cela m’a bien plu. Je dirai que ce qui m’a le plus marquée a été le mois et demi de module « développement agricole » avec le fameux Marc Dufumier. C’est un peu une espèce de regret depuis. Le choix de la GIPE était très raisonné, parce que le développement agricole c’est super mais je n’étais pas sûre des débouchés. Je pense aussi que c’était pour cela que j’avais voulu faire un stage au Vietnam et j’avais été frustrée de ne pas pouvoir. Finalement cela a sûrement informé ma décision de partir un an au Japon et puis de partir en Asie il y 4 ans.

 

Et aujourd’hui où en êtes-vous ?

 

Après 10 ans depuis la sortie de l’agro je suis toujours en train de me réorienter et de partir plus vers ce qui touche au développement durable, en train de tenter de faire une espèce de virage en douceur vers ces problématiques là. A l’heure actuelle, on a eu du RSE (responsabilité sociétale des entreprises) qui s’est plus ou moins installé profondément un peu partout mais on arrive à un moment où cela ne suffit plus. Pour moi, il faut que cela devienne sous-jacent dans tout ce qui se passe dans une entreprise. Il faut que ce ne soit pas juste un département séparé qui fasse des donations. C’est « business as usual » et après à côté on a un programme sur le cacao, une collaboration avec « Save The Children ». Il faut faire rentrer la durabilité dans l’ensemble des process. Il faut qu’à chaque moment - qu’on lance un nouveau produit ou qu’on ouvre une nouvelle usine - on se demande comment rendre cela plus durable. On est au moment où tout s’accélère et il y a du travail. Danone typiquement se transforme en Bcorp même au US ils vont plus loin dans la durabilité. Pour moi toutes les entreprises vont devoir faire ça à un moment donné.

 

A Singapour on est dans une région au cœur de toutes ces problématiques. On a un phénomène qui s’appelle le « Haze » tous les ans en septembre et qui correspond à la période où en Indonésie et en Malaisie, les communautés locales brûlent de la forêt pour pouvoir planter plus de palme. On se prend donc la fumée et cela fait un mois de pollution mais ce n’est qu’un symptôme de ce problème.

 

Je viens de finir un cours avec le « Cambridge Institute for Sustainability Leadership ». Le principe est de prendre des gens qui sont dans le business, qui ont envie de faire bouger les choses et de leur expliquer comment faire de l’« intra-prenariat » ou de l’ « intra-activisme ». A plein de fourmis on arrivera bien à faire bouger les choses.

 

Pourquoi être venue à Singapour ?

 

J’ai toujours pensé que nous ne sommes plus dans un monde où l’on peut se contenter de la France comme visibilité sur la manière dont les gens fonctionnent, dont les gens travaillent, dont les entreprises fonctionnent et travaillent… On ne se rend pas compte, à force d’être entre Français en France, à quel point on est quand même éduqués de la même manière et donc formatés de la même manière. C’est normal après tout mais on gagne à s’exposer à d’autres pratiques, à d’autres cultures. Cela a toujours fait partie de quelque chose d’important pour moi : me dire que j’allais passer du temps à l’étranger, juste pour voir. L’Asie je ne sais pas trop pourquoi. Le Vietnam était resté une frustration, le Japon est un pays que j’ai adoré. Tant qu’à aller ailleurs autant aller vraiment ailleurs. Là où les gens ont des modèles de fonctionnement vraiment différents.

 

Je suis dans une entreprise américaine donc même en France, on ne travaillait pas vraiment à la française. Cela a facilité la transition : en Asie personne n’exige qu’on parle les langues locales donc au niveau des opportunités c’est aussi un endroit où c’est encore facile de venir. La langue de travail est l’anglais. Je suis venue sur un rôle qui a très vite été étendu à Asie, Middle-East, Africa. Dès le début dans mon contact avec tous ces pays, la langue était l’anglais. En ayant donc  peu de contrainte de langue, j’ai eu accès à des cultures et des méthodes de travail très différentes.

 

Quelles sont tes missions au quotidien ?

 

Je suis rentrée chez Mondelez en France et j’ai bougé sur Singapour dans un rôle de project manager pour l’Asie du Sud Est. Ce sont des projets d’innovation : de nouveaux produits mais aussi de changements de produits, de recettes, de packaging. Le rôle c’est de faire de la coordination entre toutes les fonctions de l’entreprise pour faire exécuter l’idée issue généralement du marketing mais avec l’aide de la R&D, de l’approvisionnement… Il faut trouver le compromis. Trouver ce qui est le mieux pour la boite mais le moins contraignant pour chacune des fonctions sachant que de toute façon pour une entreprise de cette taille les départements ont des objectifs qui sont parfois complètement opposés. A présent j’ai un poste de gestion de projet pour la zone Asie, Middle-East, Africa et c’est en majorité de la gestion d’équipe. J’ai une équipe de project manager travaillant par pays : Australie, Japon, Chine, Egypte, Indonésie, Malaisie, Vietnam… Enfin un peu partout. Cela signifie environ 60% de « people management », 30% de « process management » et 10% de projet dans le cas des projets les plus complexes ou qui s’effectuent à l’échelle régionale. Il y a toujours un moment quand tu progresses dans l’Industrie où le rôle devient du management de personnes. Tu vas aider sur des problématiques opérationnelles mais sinon ce sont plus des problématiques humaines.

 

Pourriez-vous nous donner un exemple concret de projet ?

 

Nous avons lancé Belvita en Indonésie et en Malaisie il y a deux ans maintenant. Il a donc fallu qu‘on achète une nouvelle ligne de production en Malaisie. Il fallait que la recette soit adaptée : des céréales sourcées localement, que les gens préfèrent. Un projet comme celui-là dure un an et demi voir deux ans. On a des projets de 3-4 mois s’il s’agit de changer un packaging mais tout ce qui tient de l’innovation peut être beaucoup plus long.

 

Nous parlions de développement durable appliqué à l’entreprise, un ingénieur agro a-t-il selon vous une plus grosse responsabilité que d’autres en ce concerne les enjeux environnementaux de demain ?

 

Je ne pense pas que ce soit une histoire de responsabilité. Je pense que l’on a une plus grosse appétence pour le sujet. Je suis venue à l’agro par hasard comme je le disais. Je ne sais pas si je m’y suis plue parce que ces problématiques m’intéressaient ou si au final c’est le cursus qui m’a enseigné l’importance de ces problématiques. Quand on ressort de l’agro, on se dit naturellement qu’en effet il y a quelque chose à faire. Je pense que c’est compliqué de faire agro sans finir par se poser la question du futur de l’agriculture. Et ce futur il n’est certainement pas dans la monoculture intensive. On sait maintenant que cela ne marche plus. On en revient aux fameux cours de développement agricole de Monsieur Dufumier. On est un peu obligé de se demander quelle est notre responsabilité pour le futur après ça.

 

Ceci dit, en termes de responsabilité et de potentiel d’impact, l’agriculture est une énorme source d’émission et c’est un problème à résoudre mais on peut parler de la banque. La question qui concerne où envoyer ses investissements a un potentiel d’impact à court terme qui est bien plus important. Je ne pense pas que les cours de finance à l’heure actuelle déclenchent des passions sur le thème de la finance durable chez ceux qui n’en ont pas. En revanche, je pense que les « Millennials » sont plus sensibles à ces questions là et que dans chaque domaine de l’industrie et de l’économie il y a des choses à faire et des choses à changer.

 

Après je dis cela mais peut être que c’est juste pour me rassurer ; personnellement quand je regarde Mondelez : c’est une boite qui vend du snacking. « Global Snacking Powerhouse » c’est le slogan ou encore « Moments of Joy ». C’est du chocolat, du biscuit, des bonbons et du chewing-gum. A long ou moyen terme on n’a pas besoin de manger du chocolat. Le biscuit, à la limite, est une manière de stocker du grain puisque cela a une durée de vie assez longue mais le chocolat… En termes de surfaces cultivables, de changement climatique, la question se pose du besoin de manger du chocolat et si on en n’ a pas besoin, autant planter du quinoa à la place. Quand on a une sensibilité « green finance », « sustainability » ou autre, on peut choisir d’aller dans une boite qui le fait déjà.  On va faire du volontariat, bosser dans une ONG ou une Bcorp. Mais on peut aussi aller dans une boite qui ne le fait pas et avoir un impact potentiellement plus grand que l’incrément que l’on aurait eu dans l’autre cas. Au cours de discussions avec des gens qui travaillaient dans des ONG, je leur disais que j’aimerais tellement avoir le sentiment d’avoir un impact au quotidien en ce qui concerne l’avenir de la planète. Eux me répondaient que sans les fonds donnés par des boites comme la mienne pour des programmes sur le cacao ou autre ils ne pourraient pas faire grand chose. Si je peux avoir un peu d’influence et réussir à faire augmenter la participation financière de ma boîte cela aura un impact plus grand que celui que j’aurais pu avoir avec mes petits bras. Je pense qu’on peut changer les choses de l’intérieur. On ne va plus accepter de travailler comme avant et plus encore avec la génération qui arrive sur le marché du travail.

 

Quelles sont les problématiques propres à l’Asie que vous avez rencontrées depuis que vous êtes ici ?

 

Au quotidien je dirais que Singapour est assez particulière : c’est une ville état très stable. C’est une démocratie avec un parti qui a gagné toutes les élections depuis 50 ans. Le premier ministre actuel est le fils de l’ancien premier ministre mais il a été élu. C’est un exemple d’oligarchie éclairée qui fait semblant d’être une démocratie mais qui fonctionne assez bien. En tant que citoyenne la première chose à laquelle j’ai été exposée est donc le fait qu’en Asie il y a des systèmes qui fonctionnent sans être de vraies démocraties. Il y a des monarchies, des régimes communistes… Le régime chinois - même en termes de décisions sur les problématiques climatiques - marche mieux que celui des Etats Unis en ce moment. En discutant avec les gens on apprend assez vite à arrêter de penser que le modèle européen a tout résolu chez nous et que du coup c’est ce modèle qui va marcher pour tout le monde entier. Cela ne veut pas dire que je pense que tout est parfait ici mais cela fait réfléchir sur la manière un peu péremptoire dont on a tendance à apporter nos solutions. Comment cela est perçu par les gens et surtout est-ce que cela marcherait pour eux ? Il faut laisser les pays faire leur propre transition vers des modèles qu’on espère démocratiques mais qui seront adaptés à leur situation. Dans la région on était quand même des colonisateurs assez présents et ce n’est pas toujours confortable lorsqu’on a une discussion avec des Vietnamiens par exemple. C'est aussi pour cela que c’est plus intéressant.

 

Après d’un point de vue professionnel, l’Asie c’est génial ! On est plus dans la même situation d’expatriés qu’avant. Les « skills » que l’on apporte, les Singapouriens les ont aussi. C’est malgré tout une région où l’on a plus d’opportunités. Les choses bougent plus vite, les locaux bougent plus vite et il faut rester motivé et dynamique pour montrer qu’on vaut le coup. Après trois ans dans la boîte, j’arrive ici et au bout de 6 mois on me donne un poste que l’on ne m’aurait jamais donné en France ou en Europe. Je me suis retrouvée à discuter d’un coup avec des gens qui avait 10-20 ans de plus que moi et beaucoup plus d’expérience. On est quand même un peu moins fossilisé ici en général qu’en Europe.

 

Quel est le conseil que vous auriez aimé qu’on vous donne ?

 

Il ne faut pas se décourager et il ne faut pas avoir peur d’accepter des boulots que ne sont pas au premier abord le rêve. J’espère avoir progressé depuis, mais j’étais très mauvaise en entretien. J’avais une tendance terrible à tout diviser par deux et cela ne marche pas très très bien. J’ai eu du mal à trouver un boulot et j’étais en panique à la sortie de l’école. J’avais fini par rentrer dans une boite de conseil pour au final être rappelée par Nestlé deux semaines après avoir commencé ma période d’essai. Je suis donc rentrée chez Nestlé en CDD sur un poste de gestion de projet en terme d’organisation et je me suis retrouvée à faire de la certification ISO9001. Ce n’était pas ce que je voulais faire. Mais ce n’est pas grave : j’ai fini ce CDD et cela m’a quand même appris des choses. Cela m’a donné la frustration nécessaire pour aller faire un an génial au Japon qui m’a fait progresser humainement. Je suis revenue, je voulais faire de la PME, plus jamais une grosse boite. J’ai fini chez Mondelez - à l’époque c’était Kraft Food - qui était la deuxième plus grosse boite d’agroalimentaire après Nestlé *rire*. Finalement on fait son chemin, il n’y en a pas de mauvais et c’est permis de tâtonner. Pour ceux qui savent exactement ce qu’ils veulent faire et comment le faire, c’est génial ! Ce n’était pas mon cas, j’aimais bien les cours que j’écoutais à l’agro mais je n’avais pas de vocation. Au final,10 ans plus tard, je suis dans une région qui me plaît, sur un poste qui me plaît, en train de faire une espèce de virage vers quelque chose qui me plaît encore plus ! On a le droit d’y aller progressivement. Go slow to go far basically. It’s fine !

Ingénieur - Singapour - Mondelez - Program Manager - IAA - Innovation - Management - Développement - Sustainability 

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