Clémence de Ménorval, Senior Scientist - Product Developper, HP Hood LLC

Je considère les changements d’entreprise ou les changements de poste au sein de la même entreprise comme bénéfiques. Si je devais donner un conseil aux étudiants c’est de ne pas rester trop longtemps dans sa zone de confort. Lorsqu’on change d’entreprise, on se sent de plus en plus sûr de soi, on peut apporter des choses à la nouvelle entreprise, on recommence à zéro fort d’une nouvelle expérience.

Des missions de reformulation et de réduction de sucre en R&D ? Les différences managériales au sein d’entreprises agro-alimentaires américaines ? La place de la R&D au sein d’une entreprise ?

2002-2004

Student, ENSIA année de spécialisation à l’INA-PG en Sciences et Procédés Alimentaires

 

2004-2007

Chef de projet and production, Vital Saveurs

2008-2010

Project Manager, St Michel Biscuit France

 

2011-2013

R&D Project Management, Barbara’s Bakery/Weetabix North America

 

2013-2015

Ingredient Developer - R&D Scientist, Danone Dairy/Stonyfield Farm

 

2015- Aujourd’hui

Senior Scientist - Product Developper, HP Hood LLC

Quel a été ton parcours avant d’intégrer l’agro puis à l’agro ?

 

J’ai commencé par un BTS en Industries Céréalières à Paris. Au départ, j’étais partie pour faire des études courtes et en fait j’ai adoré ! J’ai donc décidé de poursuivre et d’intégrer une école d’ingénieur. J’ai d’abord fait une maitrise en sciences et techniques à Agen puis j’ai intégré par concours la 2ème année de l’ENSIA et en 3ème année j’ai intégré l’INA-PG en Sciences et Procédés Alimentaires. Ce n’était pas très courant de changer d’école à l’époque.

 

Où as-tu fait ton stage de fin d’étude ?

 

A la fin de mes études, j’avais déjà effectué un grand nombre de stages de part mon parcours technique. J’ai fait mon stage de fin d’étude dans une distillerie qui développait des sauces de type provençale, confit d’oignons, vin réduit, ça s’appelait Vital Saveurs. Je faisais tout : la logistique, la production, la qualité ! C’était très intense, j’ai du manager des gens, faire passer des entretiens, faire les budgets, négocier avec les fournisseurs. J’ai appris les choses « à la dure » mais c’était très formateur. Ensuite ils m’ont embauchée et je suis restée 3 ans chez eux.

 

Après Vital Saveurs, tu es embauchée chez Saint-Michel et tu obtiens ta greencard pour partir aux E-U, comment cela s’est déroulé ?

 

Je suis partie à la Biscuiterie Saint Michel dans leur usine de crêpes à Guingamp. J’ai commencé en Qualité puis en R&D. Ils avaient le projet de faire des crêpes salées. Entre temps, j’ai obtenu la greencard à la loterie. Mon frère m’avait inscrite et j’ai été tirée au sort. Après l’obtention de ce sésame, je me suis mise en tête de partir aux E-U. Je suis arrivée en 2010 aux E-U, à Boston, sans emploi. J’ai commencé par prendre des cours d’anglais puis j’ai cherché un travail. J’ai fait professeur de français pendant quelques mois. Mes étudiants américains avaient une tellement belle image de la France et de sa culture que ça m’a permis de voir la France sous un  angle nouveau et positif.

 

Quel a été ton 1er poste une fois arrivée aux E-U ?

 

Après cette expérience dans l’enseignement qui m’a plu, j’ai postulé à un poste chez Weetabix en tant que chef de projet R&D. C’était la 1ère fois que j’étais complètement immergée dans le milieu américain. Les américains ont été très tolérants vis-à-vis de mon niveau d’anglais, à partir du moment où ils me comprenaient, c’était bon. Il a fallu apprendre le vocabulaire technique et la culture de d’entreprise. Mes connaissances du monde céréalier, de part mon BTS, ont été un atout. L’entreprise rencontrait de nombreux challenges économiques (rachat par Bright food puis récemment par Post) et j’étais totalement autonome à mon poste (le reste de l’équipe étant basé à Toronto). La fabrication des céréales pour le petit-déjeuner est un des plus complexes, chaque type de céréales a son propre process,  il y a de nombreuses étapes et  la production complète s’étale sur 2 jours. Je faisais beaucoup de reformulation et de réduction de coût sur l’ensemble de notre gamme : Corn Flakes, riz soufflé, bran flake, cherrios. Cette première expérience américaine fut forte et enrichissante sur le plan du développement professionnel.

 

Est-ce que ton diplôme a été facilement reconnu aux E-U ?

 

Globalement les américains ne connaissent pas le diplôme mais si on explique que c’est l‘équivalent d’un « master of science » et d’un diplôme d’ingénieur, ils voient très bien à quoi cela correspond. Ils sont très ouverts et ils vont plutôt juger sur la personnalité et essayer de voir si la personne correspond à l’esprit de l’entreprise et à comment elle va s’intégrer à l’équipe. De plus les français sont connus pour la bonne nourriture donc les américains s’imaginent qu’on a des standards très hauts, ce qui est effectivement le cas. Nos systèmes en place au niveau qualité sont vraiment très hauts comparé à ce qu’il y a ici.

 

Une fois embauchée par Stonyfield, tu es en charge de la reformulation, en quoi la reformulation est plus complexe que l’innovation ?

 

Après Weetabix, j’ai postulé chez Stonyfield et j’ai obtenu le poste. J’ai adoré cette boîte, c’était super ! C’est l’équivalent des 2 vaches chez Danone. J’étais en charge de la reformulation notamment des smoothies. Souvent on s’imagine que la reformulation est plus facile que l’innovation mais ce n’est pas toujours le cas. En reformulation, il y a beaucoup de critères stricts à respecter. En effet, le produit est déjà sur le marché, les consommateurs ont une connaissance précise du produit qu’ils achètent. Tout changement notifiable en texture, couleur, goût peut être dommageable pour le produit et pour l’entreprise. Lorsque l’on reformule un produit, il faut s’assurer que le consommateur ait une expérience gustative identique.

 

Par exemple, le carraghénane est assez décrié par les consommateurs mais c’est un ingrédient très utile. C’est ce qui donne la texture crémeuse et permet au produit de rester intact après une décongélation. Un des grands enjeux de mes projets chez Stonyfield a été la suppression du carraghénane dans un produit phare de stonyfield dans la gamme Kids.  Après de multiples essais de stabilisants, nous l’avons remplacé par de la gomme gellane.

 

Je ne sais pas si vous en avez entendu parler mais il y a une bloggeuse très influente (Food Babe) qui met beaucoup de pression sur les industriels et est très suivie dans les médias. Au lieu de s’opposer à elle, on s’est engagée en supprimant les carraghénanes. Même si le fond scientifique de ce qu’elle avançait n’était pas fondé, le consommateur a ses croyances et il faut en tenir compte car  le consommateur est prioritaire.

 

Tu changes à nouveau d’entreprise et tes projets R&D concernent la réduction de sucre, quelles sont les difficultés liées aux tendances du marché américain auxquelles tu as été confrontée ?

 

Après Stonyfield, j’ai été embauchée par Hood, l’entreprise où je travaille actuellement. Ma première mission concernait la réduction de sucre dans les yaourts grecs. Je travaille beaucoup avec les fournisseurs pour réduire le sucre. Ce n’est pas évident du tout car dès lors que l’on retire du sucre, on perd en saveur et en gout. De plus, les américains aiment les produits excessivement sucrés et riches en saveur. En France, on mange un yaourt à la pêche, ici on mange une pêche au yaourt. Ils aiment vraiment les saveurs très puissantes. Or sucre et saveur vont de pairs. Il faut donc travailler sur le niveau de saveur ou sur la saveur en elle-même : par exemple sur le yaourt noix de coco, j’ai dû changer le profil de la saveur pour contrer le goût devenu beaucoup trop fade. Globalement, on peut activer de nombreux leviers mais ça reste compliqué.

 

Maintenant que les projets de reformulation sont finis, je travaille sur un gros projet d’innovation confidentiel sur lequel je ne peux pas vous en dire plus.

 

Est-ce que tu manages une équipe ?

 

Je ne suis pas manager mais je forme les nouveaux employés a nos systèmes et à nos équipements. Je fais tous les tests moi-même. Honnêtement, je ne vois pas comment je pourrais déléguer car je dois rester très proche de mon produit. L’aspect visuel, la texture, le goût, il faut vraiment que je maîtrise tout et que je puisse tout expliquer à la production et aux opérateurs ensuite.

 

Au sein de la partie cultures de Hood, il y a un manager, un principal scientist, deux senior scientists, un product developer et une opératrice. Chacun a son projet, on le suit de A à Z. Il y a vraiment une ambiance très conviviale et basé sur l’entraide.

 

Qui fait partie de tes panels consommateurs ?

 

Quotidinement,  nous faisons des dégustations en interne avec les collègues.

Nous travaillons en partenariat avec des universités qui ont des panels de consommateur ou focus group, nous leur envoyons nos produits, ils les testent et les consommateurs répondent à un questionnaire précis préparé en collaboration avec notre équipe Marketing.

 

Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’entreprise Hood ?

 

Hood est une entreprise locale de New England, il y a trois départements R&D : la partie fluide (lait, almond breeze), la partie culture (yaourts, yaourts grecs, cottage cheese, dip) et la partie crème glacé. On fait à la fois des produits sous notre propre marque et des produits sous la marque distributeur : on a les marques Hood, Heluva Good et on est en partenariat avec la marque Blue diamond (Almondmilk). C’est une entreprise familiale de 15 usines  et il s’y passe beaucoup de choses ! Les propriétaires ont une vraie mentalité d’entrepreneur, ils ne se mettent aucune barrière au niveau de l’innovation et des produits fabriqués. Notre gamme de produit est large et elle ne cesse de s’agrandir !

 

Est ce que tu as ressenti des différences au niveau managérial entre les entreprises françaises et américaines ?

 

J’ai vu des différences au sein même des entreprises américaines. Stonyfield était très tournée international, c’était sympa de se sentir worldwide mais il y avait beaucoup de contraintes, de protocoles. Chez Hood, c’est beaucoup plus familial et il y a un côté entrepreneurial tres dynamisant. Il y a plus de challenge dans les projets.

 

Je considère les changements d’entreprise ou les changements de poste au sein de la même entreprise comme bénéfiques. Si je devais donner un conseil aux étudiants c’est de ne pas rester trop longtemps dans sa zone de confort. Lorsqu’on change d’entreprise, on se sent de plus en plus sûr de soi, on peut apporter des choses à la nouvelle entreprise, on recommence à zéro fort d’une nouvelle expérience.

 

Est-ce que tu souhaites rester en R&D ?

 

J’aimerais évoluer et être plus impliquée dans la stratégie de l’entreprise au niveau managérial. La R&D est un département essentiel qui interagit avec la production, le marketing, la qualité et l’approvisionnement. Tout le monde attend quelque chose de la R&D et on doit rendre des comptes à tout le monde. Au final, c’est la marketing qui décide si le produit entrera sur le marché ou pas. Ce qui manque de plus en plus à la R&D c’est de prendre des décisions sur le produit. La vraie innovation est impulsée par le marketing puis appliquée par la R&D.

 

Est-ce que tu as envie de rester aux E-U ?

 

J’ai adoré mon expérience d’expatriation, la découverte de nouvelles choses, l’aventure ! Voilà huit ans que je suis à Boston, ça ne me dérangerait pas de repartir pour de nouvelles découvertes,  je ne me fixe pas de limite et je reste ouverte aux futures opportunités.

R&D – Reformulation –  Agro-alimentaire – Hood – Boston – USA

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