Daniel Boyaud, Retraité, Spécialiste en Nutrition Animale et Elevage, Québec

J’avais un besoin viscéral de me sentir compétent et de livrer mes compétences au service de quelqu’un.

Une carrière entièrement axée sur la nutrition animale ? Les évolutions des modes d’élevage et de nutrition porcine au cours des dernières décennies ?

1967-1969

Student, INA-PG (67)

 

1969-1971

Student, M. Sc., Animal Science

 

1975-1993

Nutrition Manager, Québec, Maple Leaf Foods Inc.

 

1993-2008

Manager of Nutrition and Development, Aliments Breton Inc.

 

2008-2012

Consultant, Groupe Cérès Inc.

 

2013-2016

Specialist in Animal Nutrition and Feeding

 

2016-Aujourd’hui

Retraité

Vous avez étudié à l’ex INA-PG, quels enseignements vous ont le plus plu ?

 

Je suis rentré à Grignon après la fac et j’ai choisi la spécialisation Agriculture Elevage. Ça a été une révélation, j’ai adoré l’enseignement: la phytotechnie, la zootechnie et toutes les disciplines techniques plus généralement. J’ai fait mon stage de fin d’études à la ferme de Grignon et mon sujet portait sur les veaux de batterie et l’allaitement automatique. Ça m’a vraiment donné envie de continuer dans l’élevage. 

 

Votre diplôme en poche, vous avez envie de voir du pays…

 

En sortant de Grignon en 69, j’ai sollicité une bourse France-Québec avec pour objectif de voyager par le biais d’études dans une université anglophone. J’ai postulé sans succès à McGill près de Montréal, puis à l’Université Laval à Québec. J’ai donc travaillé 2 ans à l’Université Laval sur un mémoire traitant de l’élevage vaches/veaux et des effets en parcs d’engraissement, ce qui m’a permis d’entrer comme coopérant et de faire un service civil. Ensuite, j’ai cherché un travail sur place sans beaucoup de conviction car le marché des zootechniciens était très restreint. J’ai décidé de revenir en France en 73, je m’étais marié avec une québécoise entre temps.  

 

Pourquoi avez-vous décidé de retourner en France après votre expérience à l’Université Laval ?

 

Je ne me plaisais pas et je ne m’étais pas adapté. J’ai vécu dans la solitude à l’Université en n’ayant pas la capacité de sortir beaucoup, d’aller au devant des gens et de faire abstraction des différences. A l’époque, il y avait un très fort préjugé anti-français au Québec, ça m’a beaucoup affecté.

De retour en France, j’ai obtenu un emploi chez Serval, fabricant d’aliments d’allaitement pour les veaux. Après 2 mois au siège, ils m’ont envoyé dans les Pyrénées où Serval possède une filiale de production à contrat de veaux de boucherie en batterie. J’y ai travaillé 2 ans en début de carrière, j’ai beaucoup aimé le terrain et la technique bien que se soit un métier difficile par les longues heures loin de mon domicile. 

 

Ma femme n’a pas aimé vivre en  France; nous avons donc décidé de revenir nous installer au Canada.

 

De retour au Canada, où avez-vous trouvé du travail ? Quelles étaient alors vos missions ?

 

J’ai trouvé du travail assez rapidement dans une entreprise agro-alimentaire appelée Canada Packers Ltd, devenue depuis Maple Leaf. Mes compétences étaient vraiment mises à profit, on m’envoyait sur le terrain puis on me laissait prendre des initiatives. J’ai beaucoup aimé travailler à Montréal, et notamment y perfectionner mon anglais car la moitié des collègues cadres étaient anglophones. Mon travail a évolué, j’ai fait du transfert de connaissances entre le centre de recherches de Toronto, les équipes de ventes et la clientèle de fabricants d’aliments franchisés. J’étais très heureux, j’ai adoré l’ambiance de travail, le milieu, la latitude qu’on avait, les relations avec les scientifiques à Toronto. Je me suis intéressé à toutes les espèces animales en me spécialisant dans les monogastriques.

 

Comment avez-vous vécu le fait de revenir vous installez au Canada ? Vous êtes-vous senti mieux intégré ?

 

C’était complétement différent. J’avais un travail, j’étais reconnu : j’étais inséré dans quelque chose. Tandis qu’à l’université, j’étais vraiment seul et je m’ennuyais. Mais depuis que je suis revenu, mes relations au travail m’ont beaucoup apporté. J’ai trouvé très intéressant le fait que le milieu de l’agro-alimentaire au Québec soit un petit monde. On rencontre souvent les mêmes personnes dans les conférences et symposiums. C’est un aspect qui m’a beaucoup plu. En parallèle, j’ai mené une vie heureuse de père de famille donc ça m’a beaucoup aidé.

 

Pourquoi avoir quitté votre 1er emploi chez Maple Leaf ?

 

J’ai changé d’emploi après 17 ans chez Canada Packers Ltd (Maple Leaf) pour sauvegarder la vie familiale avec des adolescents qu’il aurait fallu quitter. En effet, mon employeur voulait que je retourne au siège régional (Montréal) après me l’avoir fait quitter neuf ans plus tôt pour me rapprocher des clients de la région de Québec . Cette mutation m’avait plu en  augmentant la partie terrain dans mon travail . En outre, ce changement ètait survenu au moment où les technologies commençaient à permettre aux cadres spécialistes de travailler dans une région au lieu du siège.

 

Quelles étaient vos missions dans la 2ème entreprise canadienne chez qui vous avez travaillé ?

 

J’ai rejoint une PME québécoise qui s’appelle Aliments Breton Inc.. J’ai retrouvé un poste très stimulant car associant le développement des programmes et des normes (activité éligible à des économies d’impôts et amenant des bonis), à leur exécution très concrète en faisant à nouveau de la formulation, des visites aux usines pour regarder les matières premières et observer l’exécution des formules. Il était captivant de mesurer les performances d’élevage, d’aller assister les ventes sur le terrain, de faire de la vulgarisation, de collaborer avec généticiens et vétérinaires des fermes du schéma de génétique et des fermes de production. Mon patron me faisait confiance, c’était très agréable. J’ai quitté Aliments Breton Inc. en 2008.

 

Avez-vous eu besoin de faire partie de l’ordre pour pouvoir exercer votre métier ?

 

Tout à fait, le titre d’agronome est nécessaire pour signer toute recommandation notamment nutritionnelle. L’examen permettant de faire partie de l’ordre des agronomes est une formalité si on connaît les bases et qu’on a quelques notions sur l’agriculture au Québec.

 

Vous vous lancez ensuite avec d’anciens agros et vétos comme consultant, que faisiez-vous plus précisément ?

 

J’ai rejoint des collègues agronomes et des vétérinaires qui avaient formé leur propre compagnie. J’ai donc travaillé comme consultant avec des éleveurs et intégrateurs indépendants. On leur fournissait un suivi des matières premières, un programme d’alimentation, des formules, l’analyse des résultats d’élevage, la vulgarisation, la formation de leurs équipes techniques.

Ma carrière a été assez continue. J’ai ensuite poursuivi en faisant la même chose à mon compte. En effet, j’avais toujours imaginé finir ma carrière comme consultant indépendant à mon compte. J’avais un besoin viscéral de me sentir compétent et de livrer mes compétences au service de quelqu’un. Je l’ai fait mais 3 ans seulement. Ça m’a permis de diminuer graduellement la charge de travail, je prenais de moins en moins de contrats jusqu'à arrêter totalement.

 

Au cours des dernières décennies, quelles évolutions avez-vous vu dans les modes d’élevage ?

 

Au Canada, la production porcine s’est industrialisée à très grande vitesse dans les années 70. Le rapport de prix était alors très favorable à ce que les intégrateurs construisent des bâtiments. Le Canada est excédentaire de 150 % en production porcine et les 50 % supplémentaires partent au Japon. Se sont souvent des coupes payantes telles que les longes qui sont exportées, ce qui a un coût pour les abattoirs. Les modes de production ont été décidé par des gens dans des bureaux et ils ont considéré qu’un porc s’élevait tout seul. Ils ont donc densifié les élevages autant qu’ils ont pu. Ça passait essentiellement par des bâtiments simplistes ce qui a entraîné des problèmes de maladies considérables. Il y a eu une période où la pneumonie à hémophiles a décimé les troupeaux vers la fin des années 70. Il y avait peu de considération sanitaire en termes de prévention. La pratique du tout plein tout vide s’est implantée au fur et à mesure et elle a amené les gens à modifier leurs bâtiments et à en construire des nouveaux. Finalement, la primauté du sanitaire dans la production porcine s’est avérée incontournable au fil des années. 

Les niveaux absolus de performance ont considérablement augmenté. Quand j’ai commencé ma carrière, une bonne productivité c’était 16 porcelets par truie par année puis quand je suis parti les meilleures fermes en produisaient 28-29 et la moyenne était à 23. Ça a été spectaculaire.

 

Qu’en est-il de l’évolution de la nutrition porcine ?

 

L’histoire de la production porcine a été la concentration des aliments. Au début, les aliments étaient composés à 1 % de lysine et 15-20 ans plus tard on donnait des aliments à 1,7 % de lysine. Ça a coïncidé avec l’apparition des considérations sanitaires et de la sélection génétique des porcelets. Par ailleurs, le succès de cette structure d’engraissement a beaucoup reposé sur l’usage d’antibiotiques à fortes doses. En Europe, il y a eu une législation drastique. On ne peut pas élever des porcs sans antibiotiques, il faudrait modifier la structure des bâtiments, prêter encore plus attention aux aspects sanitaires. Cela se fait plus facilement pour la volaille, l’avantage est que la volaille a des cycles courts (34 jours) et la méthode tout plein tout vide fait qu’il y a de réelles pauses entre les différents cycles. La tendance des 10 dernières années est à la recherche de substituts aux antibiotiques. Sans que le but soit atteint, on utilise des substituants dès que cela est possible : des acidifiants, des huiles essentielles, des substances antimicrobiennes non médicamenteuses.

 

Quelles différences avez-vous observé entre les élevages européens et canadiens ?

 

Globalement, la France était beaucoup plus à l’avant garde que le Québec il y a 30-40 ans, j’ai donc beaucoup utilisé mes connaissances sur l’élevage porcin français provenant de mes lectures, de contacts et de visites d’organisations européennes . Une des différences est que les éleveurs européens avaient beaucoup plus de connaissances techniques pointues que les éleveurs québécois. En revanche, les québécois étaient avant-gardistes en ce qui concerne la production laitière.

 

Que pensez-vous du système de quotas laitiers canadien ?

 

Les quotas permettent de maintenir les prix hauts car ils sont ainsi garantis quoiqu’il arrive. Ici on n’achète pas le lait au prix mondial, l’importation laitière est très restreinte. Je pense que le système de quotas est un moyen de maintenir les structures d’élevage de type familial dans les campagnes. C’est un gage pour y maintenir un minimum d’activité rurale, un certain niveau esthétique et écologique. A côté du village où j’habite, il y a un projet de construction d’une ferme à 2000 vaches, je trouve ça excessif. La tendance aujourd’hui est d’acheter local, on n’a pas besoin d’importer du lait des 4 coins du monde.

 

Que pensez-vous de la société nord-américaine ?

 

Je pense que vivre en Amérique du Nord est facile, tout est fonctionnel ici. L’organisation des choses coule de source parce que les gens sont pratiques et organisés. Ils aiment la précision, c’est un côté agréable. En revanche, je trouve que la société nord-américaine manque de poésie, mis à part les québécois qui se démarquent. Je pense que les nord-américains sont plus matérialistes qu’ailleurs et que la culture y est une moindre priorité qu’en Europe. Bien des gens de ma génération passent beaucoup de temps devant la télévision ; celle-ci pousse à la  consommation, divertit d’abord et privilégie la facilité et le paraître.

Elevage – Ruminants – Technique – Nutrition animale – Québec – Canada

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