David Gregori Head of Global Agriculture chez Canopius, Singapour

"Les réassureurs sont les stabilisateurs du marché financier. Nous absorbons tous les gros chocs sur les marchés agricoles dans mon cas."

Vous ne saviez pas que le secteur de l'assurance pouvait être relié à l'agronomie ? Vous vous demandiez comment allier finance et risques climatiques ? Avez-vous songé à une formation complémentaire après l'agro  ?

2000 - 2004
Etudiant ingénieur agronome à AgroCampus Ouest, Angers/Rennes

2002-2003

Exchange Student in Natural Sciences at McGill University, Canada

2004-2006

Master en Science Actuarielle et Finance​ à l'ESSEC, Paris

 

2005-2006

Banking Auditor and then Actuarial Consultant chez Ernst & Young​, Paris

2007-20013

Master en Actuariat au CNAM​, Paris

2007-2013

Agriculture Risk Underwriter chez PartnerRe, Paris​

2014-Aujourd'hui

Global Head of Agriculture chez 

Canopius Group, Singapour

Je m’appelle David Gregori. J’ai été diplômé en 2004 de l’INH avec une spécialisation Économie Rurale à l’ENSA de Rennes          (AgroCampus Ouest maintenant) ; ça fait quatre ans et demi que je vis à Singapour et je vais déménager à Hong-Kong dans un mois.

 

Pour commencer, j’ai fait un bac scientifique, puis une classe prépa BCPST. Or, entre temps j’ai passé un concours pour entrer à l’Institut National d’Horticulture (INH) et j’ai été accepté. Je suis donc entré dans cette école pour travailler sur le paysage, c’est à dire en production horticole. Au cours d’un échange universitaire au Canada, j’ai pu suivre des cours assez nouveaux en ressources humaines et leadership et cela m’a bien plu. C’est ce qui m’a aidé à faire mon choix de dernière année de spécialisation. Je suis donc allé à l’ENSA de Rennes faire la spécialité Économie Rurale. J’ai effectué mon stage de fin d’études dans une société qui travaille sur la gestion des risques pris par les agriculteurs et juste avant de commencer ce stage, je me suis dit que ce ne serait pas mal de faire une formation complémentaire en finance ou management.

À la suite de ce stage, j’ai postulé à l’ESSEC et j’ai été pris dans le master Assurances/Finance. En fin de compte c’est un bagage scientifique, des maths mais appliqués à la finance. J’ai ensuite effectué mon stage de fin d’études chez E&Y et je n’ai pas du tout aimé ; ce n’était pas fait pour moi, ça arrive. Entre-temps, mon professeur de réassurance m’avait proposé un autre stage pour patienter jusqu’à ce que je commence chez E&Y et celui-ci m’avait, à l’inverse, beaucoup intéressé ; je me suis donc finalement redirigé vers la réassurance. J’ai alors trouvé un emploi en tant que souscripteur junior pour faire de la réassurance en secteur agricole et c’était parfait puisque j’avais le profil idéal. Au cours de ma première année de travail, je me suis également dit que je pourrais faire une formation complémentaire en actuariat : c’est pour résumer, l’étude des techniques mathématiques appliquées à la finance. J’ai commencé les cours du soir aux Arts et Métiers à Paris. La formation ressemblait beaucoup à ce que j’avais appris lors de mon master à l’ESSEC mais cela allait toutefois beaucoup plus loin. Cela a duré deux ans : j’ai passé les écrits mais je n’ai pas encore fait mon mémoire ; or il faut un mémoire pour devenir réellement actuaire. Je ne le suis donc pas officiellement.  Après 7/8 ans de travail en réassurance à Paris, je me suis dit que je travaillerais bien à l’étranger. Je voulais spécifiquement aller en Asie pour aller au plus près de cette croissance économique. Je trouvais aussi que tout bougeait plus vite là-bas. J’ai trouvé deux jobs sur Singapour et un sur Hong-Kong ; j’ai choisi une des offres à Singapour dans une boîte un peu moins prestigieuse que les autres offres mais avec une mission beaucoup plus intéressante et c’est comme ça que je suis arrivé ici en 2014.

 

Et quelle était particulièrement cette mission ?

 

Ma mission, c’est ce que je fais aujourd’hui, à savoir développer un portefeuille « risques agricoles » à l’international. Mon métier c’est d’assurer les assureurs sur une niche concernant les risques agricoles. Par exemple, Groupama est un groupe assureur qui pourrait être mon client. Le but principal de mon métier est d’évaluer le risque qu’a un assureur à perdre de l’argent par rapport à son pool de polices de risques agricoles face à des variations climatiques ou des baisses de rendement. Mon but est d’évaluer la variabilité, la rentabilité et le risque climatique pour ces clients mais aussi de construire un portefeuille qui est diversifié et équilibré. Par exemple, si j’ai une grosse perte en Chine, il faut que je puisse la compenser par de bons résultats en Europe ou aux Etats-Unis. C’est tout le principe de mutualisation du risque et c’est ce que je fais aujourd’hui. Concrètement, ça veut dire regarder un portefeuille d’un client avec un ensemble de polices d’assurances par zones géographiques, par culture ; regarder quels sont les changements de taux, de taux direct des polices. C’est aussi regarder les pronostics de climat : par exemple si on est en année El Niño ou Niña. Si on est en année Niño, il y aura des risques de sécheresse en Inde ou si on est en Niña il y aura davantage d’eau et de typhons en Asie.

 

Du coup, cette histoire de risque agricole aurait plus de sens en Asie qu’en Europe ou c’est plutôt équivalent ?

 

Le risque agricole est partout ! Pour stabiliser la production dans un pays, l’assurance agricole est un outil que les pouvoirs publics utilisent via les subventions, subventions à la prime. Il n’y a pas toutefois ce système dans chaque pays bien sûr. Mais la problématique est la même que tu sois en Chine, en Europe ou aux Etats-Unis. Le but c’est de proposer aux agriculteurs un outil qui leur permette de gérer leurs fluctuations financières pour pouvoir faire face à une baisse de rendement ou recevoir un paiement de sinistre pour pouvoir re-produire l’année suivante.

 Donc, si dans un pays par exemple, il n’y a pas du tout d’assurance, après une très grosse sécheresse, ça va être très difficile pour les agriculteurs de continuer à produire ou en tout cas une partie d’entre eux ne pourra pas s‘en relever. L’assurance agricole et indirectement la réassurance sont des solutions pour éviter et compenser ce risque financier. La différence entre les deux c’est que l’assurance concerne directement les assurés qui sont les producteurs, la réassurance c’est du « business to business ». Je vais donc assurer les assureurs pour diverses raisons : équilibrer leur portefeuille c’est-à-dire leur permettre de se défaire d’une partie de leur portefeuille, écrêter leurs risques. Par exemple, s’ils ne veulent pas d’un sinistre au-delà de deux millions de dollars, je vais, moi, en tant que réassureur, analyser les statistiques du portefeuille et leur dire : « bon voilà, tout ce qui est au-dessus de deux millions de dollars je le prends pour ma pomme, mais par contre je vous facture x % de votre prime directe ».

Les réassureurs sont les stabilisateurs du marché financier. Nous absorbons tous les gros chocs sur les marchés agricoles dans mon cas.

 

Comptez-vous évoluer par la suite dans votre métier et vos missions actuelles ?

 

Je vais changer de métier ; en fait, le métier de réassureur c’est un peu un métier de trader. On m’offre des affaires, ce sont des programmes de réassurance de différents assureurs et moi je mets de l’argent sur la table selon mon estimation de la pertinence du projet. Cela mobilise une partie de mes capitaux si jamais il y a un sinistre moyennant une prime. C’est un petit peu ce que font les tradeurs avec les actions sauf que c’est un marché qui est beaucoup moins liquide. C’est à dire que ce n’est pas coté en bourse et que tout le monde n’y a pas accès. C’est vraiment du « business to business ».

Le courtage, c’est différent. Je vais bientôt devenir courtier de réassurance ; autrement dit, être celui qui fait le lien entre les assureurs et le réassureur et essayer de structurer des solutions. Je peux aussi structurer des produits pour de l’assurance directe, en proposant des solutions à mes clients assureurs et trouver ensuite la capacité pour les réassurer. Il y a différentes facettes : celle de fournir de la capacité aux assureurs pour qu’ils soient financièrement stables et celle concernant la création de nouveaux produits. En effet, le courtier est celui qui va créer également de nouveaux produits ; les assureurs peuvent aussi le faire mais dans mon secteur agro par exemple, peu en ont l’expertise et la spécialité. Le courtier a donc un rôle important à jouer.

 

Comment ta formation d’ingénieur agronome va donc justement valoriser ton profil de courtier par rapport à un autre ?

 

Dans mon métier aujourd’hui, il y a deux choses qui m’ont aidé. La première, c’est toute la partie statistique. Quand tu es à l’école, tu négliges un peu cette partie là alors que c’est la base dans le monde de l’industrie. On parle de big data et on va de plus en plus vers des systèmes informatisés de gestion de données où tu as de l’analyse de données. Quand je fais mon analyse de portefeuille, cela revient à faire de la modélisation en fait, c’est essayer de regarder quelle est ma perte maximale.

 De l’autre côté, ce sont mes connaissances agros qui m’aident. Si demain, un assureur me présente un « risque aquaculture » ou un « risque céréale », ce n’est pas le même profil de risque du tout. Il faut donc connaître le sous-jacent qu’on assure et savoir où se trouve le risque. Par exemple, si tu cultives du blé, tu sais qu’après ton remplissage de grains, il faut une période un peu sèche pour récolter la céréale et c’est ça qui constitue l’analyse du risque. Savoir ce qui peut arriver selon les différentes cultures et différents climats, c’est évaluer le risque. Au Mexique, le plus gros risque va être le gel ; de plus, le blé est irrigué là-bas et pas en France donc le risque sécheresse est beaucoup plus important pour le blé en France. Ce sont des profils de risques différents et nos connaissances agro nous permettent d’évaluer et de connaître plus précisément ce risque. On connaît le marché agricole et on peut prévoir quel impact une augmentation de la pluviométrie dans telle ou telle région va avoir sur les cultures de cette région. Une augmentation des typhons en Asie du Sud-Est va avoir un impact différent…

 Le fait d’avoir étudié l’agronomie me permet de mieux appréhender tous ces risques.

 

Suivez-vous donc de près la météo et les évènements climatiques ?

 

Oui : quand j’ai une affaire qui arrive, je ne vais pas regarder l’état des cultures (qu’elles soient juste semées ou parfois pas encore) mais plutôt la condition hydrique des sols (est-on déjà en manque d’eau ou pas, par exemple) c’est-à-dire faire un premier état des lieux.

Tout est assurable mais tout n’est pas assurable en même temps. Si quelqu’un arrive avec des crevettes en aquaculture, on sait que les crevettes sont très sensibles à certaines maladies et que toute la production peut être détruite très rapidement. C’est un risque qu’on dit donc très volatile et je ne vais pas le faire. Mon but est de limiter ma volatilité, sauf s’il y a un super rendement -  là, je prends le risque- mais mon objectif, c’est quand même de faire de bonnes affaires. C’est un sujet qui est très vaste et connaître le sous-jacent que tu assures, te permet de mieux appréhender le risque. C’est ça le savoir-faire agro ; beaucoup de gens peuvent faire des statistiques et de l’actuariat : il vaut mieux donc se spécialiser sur un des domaines de l’agro plutôt que faire une formation généraliste pour ensuite s’intéresser à l’agro. Je me souviens d'ailleurs qu'à l’Institut Pasteur à Lyon, toutes les personnes en marketing étaient docteurs à la base car ils comprennent le risque. Ils se spécialisent par la suite en management ou en gestion… Faire l’agro te donne une boite d’outils mais c’est bien si, après, tu peux faire une formation complémentaire où tu vas pouvoir appliquer tes connaissances sur un autre domaine.   Bien sûr, tous les secteurs d’activités n’en ont pas besoin mais moi c’est ce que je recommande : faire une formation de base- l’agro donc- et ensuite une formation complémentaire. Dans mon cas, c’était la gestion des risques financiers.

 

Dans le contexte actuel de dérèglement climatique et de questionnement sur nos ressources, est-ce que cela influe beaucoup du point de vue du secteur de l’assurance ?

 

Déjà on est de plus en plus nombreux. Les problématiques et dynamiques vont être donc de plus en plus globales. Un manque de production de soja en Chine va avoir un impact sur le prix du soja par rapport à leurs exportations internationales.

Le changement climatique est aussi une réalité. Il y a ainsi plein d’événements dont on découvre les conséquences sur les cultures et leurs gestions financières. L’assurance agricole est un outil de gestion des risques ; par exemple, dans un pays en voie de développement et en croissance économique, il faut parvenir à stabiliser le moyen de nourrir la population, les producteurs. Pouvoir être indépendant d’un point de vue suffisance alimentaire passe par l’outil assurance agricole ; donc, oui le changement climatique impacte fortement le secteur dans lequel je travaille et il y a beaucoup de pays qui sont encore sous-assurés.

 

Pourquoi cela ?

 

Beaucoup de petits producteurs isolés ne sont déjà tout simplement pas au courant que cela existe et ignorent comment marche l’assurance agricole. Mais c’est aussi aux pouvoirs publics de mettre en place ce qui est nécessaire pour que ces producteurs soient couverts. Cela passe par de la formation, des subventions, du caractère obligatoire ou non de l’assurance. En Inde, tous les producteurs qui empruntent à la banque doivent obligatoirement être assurés. Puis on ne va pas tous à la même vitesse. En Asie du Sud-Est, il y a une prise de conscience de cette gestion du risque mais cela prend du temps. Cela se fait petit à petit.

En Thaïlande, le schéma national d’assurance agricole pour le riz n’a été mis en place qu’en 2011, la même année où ont eu lieu de grosses inondations. En Chine, ce n’est pas obligatoire de s’assurer mais c’est fortement recommandé. Ça se développe petit à petit.

 

50% de la population globale vit en Asie ; on a besoin de nourrir ces gens et de produire.  On a donc besoin de stabiliser les outils de production, les agriculteurs, leurs fermes, les arbres… On veut permettre aux agriculteurs de faire face aux aléas climatiques pour pouvoir financièrement réinvestir l’année suivante et continuer ainsi à produire.

 

De quelle manière, un petit producteur, venant d’apprendre l’existence de l’assurance agricole, peut s’assurer alors qu’il ne possède certainement pas les fonds nécessaires pour le faire ? 

 

Dans ce cas-là j’ai tendance à appeler ça « mass insurance » mais il faut que le gouvernement ou les pouvoirs publics interviennent pour assurer à grande échelle l’accès à l’assurance agricole en la rendant obligatoire et en créant une subvention pour celle-ci.

En cas de grosse sécheresse, les agriculteurs recevraient ainsi une indemnisation leur permettant de produire l’année suivante. En France, l’assurance agricole multirisques est subventionnée à hauteur de 65% avec une part venant de la France et une part venant de l’Union Européenne.

 

Quel serait un secteur d’avenir selon vous pour un futur ingénieur agronome ?

 

Je pense que le plus important c’est de faire quelque chose qui te plaise. Bien sûr, tu vas me dire justement qu’on ne sait pas, que c’est difficile de choisir.

Je savais pour ma part que la gestion des risques me plaisait et j’ai essayé de regarder tout ce qu’il était possible de faire dans ce domaine là. Sinon, des métiers d’avenir pour un ingénieur agro sont pour moi ceux qui concernent l’analyse de données, le trading de matières premières, la gestion du risque des prix agricoles. Je pense qu’aujourd’hui, à part les Etats-Unis, il n’y a pas d’assurance- revenu. Comment alors gérer le risque des variations de prix ? Nous sommes dans un monde qui est de plus en plus global et ce n’est pas parce que tu produis beaucoup une année que tu vas forcément avoir un prix très bas. Des fois, l’année pourra être mauvaise pour toi en termes de production mais comme la Chine en face produit énormément, les prix vont quand même être très bas. Par conséquent, un rendement bas couplé à un prix bas occasionnent un très faible revenu… Cela crée une problématique que nous rencontrerons de plus en plus et qui sera d’alimenter les gens, de gérer les risques « prix », chercher les outils disponibles face aux aléas climatiques et donc tenir compte aussi du changement climatique.

Tout ce qui est biotechnologie a aussi beaucoup d’avenir, l’aquaculture également (car énorme consommation en Asie) et c’est un gros substitut par rapport à la viande. Pour résumer tout ça, comment nourrir les gens de façon durable ? Aujourd’hui, on souhaite produire davantage mais doit-on produire davantage ou bien trouver d’autres alternatives ? Les énergies renouvelables vont être aussi un secteur en développement énorme car étant des solutions aux carbones fossiles.

 

Vivre à Singapour c’est comment ?

 

C’est super ! Vivre en Asie en général c’est très enrichissant : il y a plein de choses à faire. La population est en pleine croissance ; il y a plein de produits inconnus et les Asiatiques sont très curieux. Ils adorent manger et aiment bien goûter à de nouvelles choses. Je trouve le climat super et être dans une culture différente est vraiment challengeant et tu apprends vachement sur les autres et toi-même.

La première richesse d’une expatriation c’est apprendre à mieux se connaître pour ensuite interagir avec les autres. Ce sont ces derniers qui t’aident à mieux te connaître en te remettant constamment en question. Je pense que tu es plus facilement confronté à des situations difficiles dans ta vie quand tu es expatrié. Tu es mis en situation de stress donc t’apprends un peu plus vite je pense.

Mais il y a aussi plein de supers côtés : il y a la plage, la région est géniale, tu peux aller en week-end en Thaïlande rire. J’encourage tout le monde à s’expatrier et voir ainsi autre chose.

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