DOMINIQUE BARJOLLE, Chef de la division paiements directs

et agroécologie au Canton de Vaud, Suisse

Je n'ai jamais su choisir entre la recherche, le management ou la formation,  j'aime faire les trois !

 

Une thèse sur les politiques agricoles et le développement de la montagne en Suisse et en France ? Donner des cours d'économie agraire à l'ETH en Suisse ? Un ouvrage, "La bataille des AOC" ? Devenir directrice du Service Romand de Vulgarisation Agricole ? Allier international et agriculture biologique en travaillant au FiBL ?

1982 - 1991
Student, INA P-G (82)

1992 - 2001

Lecturer, researcher, ETH Zurich

2002 - 2010

Directrice, Service Romand de Vulgarisation Agricole (SRVA), Suisse

 

2012 -2015

Deputy Director, Research Institute of Organic Agriculture (FiBL), Suisse

2011 - Aujourd'hui

Senior researcher, lecturer, ETH Zurich

2015 - Aujourd'hui

Chef de la division paiements directs et agroécologie, Etat de Vaud, Suisse

Après un parcours universitaire, vous décidez d’intégrer AgroParisTech, attirée par l’agriculture, quelle spécialité avez-vous choisie ?

 

Effectivement, je suis entrée à l'agro après un parcours universitaire, ce qui était assez rare à l'époque (plus de 95% des étudiants étaient issus des classes préparatoires). J'ai pu voir que cela avait évolué depuis, et que les recrutements sont de plus en plus diversifiés ! A Grignon, j'étais très investie dans la Société Hippique de Grignon et je faisais partie du bureau cette association.

En dernière année, j'ai choisi de suivre la spécialité DEV et je suis partie 6 mois en Corse pour mon stage de fin d'étude. L'objectif était de réaliser un diagnostic agraire. Nous étions trois étudiants, lâchés dans la nature et quasiment sans encadrement, à la rencontre des agriculteurs (rires) !

Je n'ai fait aucun stage en entreprise au cours de ma scolarité, uniquement des stages agricoles ! Ce n’était pas rare à mon époque.

Après l’école, vous choisissez de suivre une thèse, qu’est-ce qui vous y a poussé ? Quel était le sujet ? En quoi était-elle dans la continuité de votre spécialité ?

 

Après mon passage en Corse, j'ai choisi de faire une thèse. J'étais très jeune, étant entrée à l'agro à 18 ans, j'étais une des plus jeunes de ma promotion (rires) et je ne me voyais pas commencer ma vie professionnelle tout de suite. La thèse me permettait de continuer les études et d'apprendre encore des choses.

 

Le sujet portait sur la comparaison entre les politiques agricoles et de développement de la montagne pratiquées par la Suisse et par la France. C'était une thèse en lien avec la spécialité que j'avais suivie à l'école, je continuais à réaliser des diagnostics agraires, mais cette fois-ci en France et en Suisse.

 

J'avais choisi cette thèse à la fois car mon mari est originaire de Haute-Savoie, mais aussi par curiosité, j'étais attirée par ce pays que je ne connaissais pas. Ma thèse a duré assez longtemps, de 86 à 90 car j'ai fait beaucoup d'autres choses en parallèle comme m'investir dans l'entreprise de mon mari et j'ai eu mes enfants.

 

 

Départ en Suisse pour devenir enseignante à l’ETH, vous décidez de continuer des travaux de recherche en parallèle.  Etait-ce dans la continuité de votre thèse ? Pouvez-vous nous parler de votre livre « La Bataille des AOC en Suisse » que vous avez rédigé pour l’occasion ?

 

Dès la fin de ma thèse, j’ai eu l’opportunité de donner des cours d’économie agraire dans la plus grande université de Suisse : l'ETH (Ecole polytechnique fédérale de Zurich), une université fédérale avec laquelle j'étais déjà en collaboration lors de ma thèse.

 

En parallèle de mon travail à l’ETH, j’ai décidé de poursuivre mon travail sur les zones de montagnes en orientant mes recherches sur les produits de qualité. J’ai travaillé sur tout le système de production de la qualité et sur les AOC, en élargissant les perspectives au niveau européen puis mondial. Je suis devenue une experte en la matière (rire) ! Plusieurs facteurs ont conduit la Suisse à adopter et à produire des AOC :

  • Un système assez similaire existait déjà sur le territoire Suisse,

  • La France était un exemple de réussite du système des AOC,

  • La Suisse a une position exportatrice de fromages de haute qualité dans l’Union européenne, et les pays exportateur suivent les législations européennes.

 

Nous avons écrit avec mon collègue Stéphane Boisseaux un petit ouvrage qui retrace cette épopée : "La Bataille des AOC en Suisse". Je cherchais à expliquer comment ce régime de protection pouvait dynamiser les produits, les filières et les territoires.

 

Ce qui était intéressant, c’était, entre autres, le parallèle entre ce travail et ce que j’enseignais à l’ETH : les étudiants réalisaient leurs travaux de fin d'étude et chacun se focalisait sur un produit en particulier : une belle collection de travaux de Master !

Existe-t-il des différences majeures du système de protection des agriculteurs entre la Suisse et la France ? Pouvez-vous nous parler de votre deuxième livre, dans lequel est décrit la politique agricole Suisse ?

 

En Suisse, les agriculteurs reçoivent beaucoup plus de subventions et d’aides à l’investissement. L'Etat souhaite qu’une partie de la production alimentaire soit effectuée sur le territoire (tout ne doit pas être importé), pour assurer une certaine autonomie et donc une sécurité alimentaire du pays. De plus, la Suisse est un pays où la montagne occupe 70% du territoire, avec une géographie difficile pour la production agricole, il y a beaucoup de soutiens et de protection pour cette agriculture de montagne.

 

Avec deux autres économistes agraires suisses, nous avons écrit un ouvrage "L’agriculture suisse dans son nouveau rôle ", qui décrit la politique agricole suisse. Le système suisse de subventions a été précurseur de celui de l’Union européenne. A l'origine, les producteurs étaient très soutenus par les prix : il y avait des taxes à l'importation très élevées donc les prix pour les producteurs et les consommateurs eux-mêmes étaient élevés. L'OMC a ensuite imposé des régulations sur les marchés et les prix ont baissé, le pays a donc compensé par les paiements directs afin de maintenir le niveau des revenus des agriculteurs. Finalement, aujourd'hui les agriculteurs touchent des contributions s'ils respectent des exigences agroécologiques élevées, et bien sûr toutes les réglementations concernant la protection des eaux et des animaux, de la biodiversité ou encore l'entretien du paysage.

 

La France commence à se rapprocher de ce système.

 

 

En 1996, vous entrez dans un service de vulgarisation suisse, un grand changement dans votre carrière, vous devenez directrice. Quel est le rôle d’un tel centre ? Quelles étaient vos missions ?

 

La Suisse est un petit pays, si vous travaillez dans un certain domaine, vous connaissez rapidement tout le monde (rire). En 1996, j'ai eu l'opportunité d'intégrer (60% de mon temps de travail) le Service Romand de Vulgarisation Agricole. Je continuais en parallèle à donner mes cours à l'ETH en marketing alimentaire et sécurité alimentaire et à faire de la recherche en économie agraire sur des programmes européens où la Suisse pouvait être associée. En 2002, je suis devenue directrice de ce service romand de vulgarisation, et je suis restée à ce poste pendant 8 ans.

 

A l'époque, il y avait alors deux centres, un en suisse romande et un en suisse allemande. L'objectif était de développer des outils de conseil aux agriculteurs (comptabilité, gestion, suivi technique etc.), de fournir des publications de vulgarisation et de donner des formations continues aux conseillers agricoles. Mon rôle était notamment de développer des projets et de conduire l’équipe.

 

C'était très différent de mes travaux de recherche, même si cela restait dans les domaines de l'économie et de la gestion. J'ai beaucoup aimé. Au final je n'ai jamais su choisir entre la recherche, le management ou la formation : j'aime faire les trois (rire) !

 

 

Comment fonctionnent ces services ? Par qui sont-ils financés ?

 

En Suisse, ce sont les cantons et la Confédération qui financent la vulgarisation agricole. Les agriculteurs achètent ensuite les logiciels ou publications qui émanent de ce Service de Vulgarisation.

 

Les taxes professionnelles, elles, servent à encourager le développement de certains secteurs : elles sont perçues par les cantons avant d’être redistribuées sous forme de subventions aux organisations de vulgarisation.

 

 

Pourquoi avez-vous décidé de suivre un MBA lorsque vous avez été nommée directrice ? En ressentiez-vous le besoin ?

 

Lorsque j'ai été nommée directrice de l'Institut, j'ai décidé de suivre un MBA à l'université de Genève : je n'avais travaillé que dans la recherche et je ne connaissais pas grand-chose à la gestion d'une entreprise. C'était vraiment super, cela m’a beaucoup aidé. C'est difficile de s'improviser directeur, de gérer un budget, les ressources humaines et de construire une stratégie d'entreprise ! Je m'étonne d'ailleurs qu'ils m'aient engagée sans diplôme en gestion d’entreprise, je ne sais pas si cela serait possible aujourd'hui (rire) ! 

Vous quittez ensuite le centre de vulgarisation et décidez de revenir à l’ETH, qu’est-ce qui a changé à votre retour ?

 

En 2010, je suis retourné à l'ETH. Ils avaient décidé de fusionner les deux centres de vulgarisation agricole de suisse romande et allemande (devenu alors AGRIDEA) et je n'avais pas été prise au poste de directeur.

 

J'ai donc repris mes cours et la recherche mais cette fois-ci à un niveau international. J'ai développé des projets avec la FAO pour l'Asie et l'Afrique. Comme j'étais encore bien reconnue sur les AOC et les produits différenciés, cela m'a permis de démarrer assez vite sur la mise en place de ces projets.

 

J'ai par ailleurs coordonné un gros projet de recherche européen sur la science de la consommation alimentaire. L'objectif était de définir les consommateurs de cette région : le type de produits consommés, les motivations à acheter du bio ou des produits bons à la santé (contenant des additifs), la consommation de fruits et légumes... Il y avait 50 chercheurs qui travaillaient sur ce projet, mon rôle était de définir les axes du programme de recherche et de veiller à ce que les partenaires fassent chacun leur part.

 

 

International et agriculture biologique... Comment réunissez-vous ces deux aspects lorsque vous intégrez, en 2013, l’Institut de Recherche de l'Agriculture Biologique ?

 

En 2013, j’ai été nommée directrice adjointe de l'Institut de Recherche de l’Agriculture Biologique (FiBL) basé à Frick près de Bâle. Ma mission était de développer les activités de cet institut dans les zones francophones (Suisse romande, France, autres pays francophones) en trouvant des opportunités pour les chercheurs de l’institut.

 

Par exemple, nous avons travaillé sur un produit alternatif aux pesticides sur la pomme en Suisse romande, sur les parasites des petits ruminants en France... J'avais, de nouveau, des fonctions managériales : monitoring, rapports de recherche, organisation de séminaires scientifiques...

 

 

Un changement radical en 2015 : vous devenez fonctionnaire. Quel est votre rôle aujourd’hui ?

 

En 2015, on m'a proposé de travailler comme fonctionnaire : un changement radical ! Aujourd’hui, je gère un budget alloué aux agriculteurs ou entrepreneurs qui montent des projets d'agroécologie.

 

En amont, il y a une phase de définition des programmes : on choisit un sujet. Souvent, nous lançons ensuite un appel à projets auprès des chercheurs qui vont être chargés de réaliser un état des lieux sur la question, puis de construire le programme en interactions avec les agriculteurs, pendant une période de 6 ans. Nous distribuons des aides aux agriculteurs qui décident de suivre ce programme pour les soutenir dans le changement de leurs pratiques.

 

Etre fonctionnaire en Suisse ? C'est un système plus flexible, il n'y a pas de concours pour le devenir, et on peut passer du privé au public quand on veut !

 

 

Finalement, qu’est-ce que votre formation à AgroParisTech vous a apporté dans vos diverses expériences ?

 

C'est une très bonne formation, très complète en agronomie : j'ai eu des professeurs exceptionnels qui nous ont donné un niveau de compétences très élevé ! Dans chacune de mes professions agricoles, j'avais des bases très solides (en pédologie, en agronomie, en sciences animales, en économie agraire, en biologie, etc.) et cela m’a permis de m'adapter aux différents postes.

 

J'ai eu un parcours dans l’agriculture, et je me rends compte aujourd'hui que peu d'agros suivent la même voie. A mon époque, il n'y avait que des agronomes qui sortaient de l'agro, aujourd'hui il y a quelques agronomes mais beaucoup d'autres spécialités. Cet aspect a beaucoup changé !

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