Eric Marnat, Directeur at Yara International, Kuala Lumpur

" Ce sont des sujets [l'environnement et les mutations de l'agriculture] extrêmement politisés donc extrêmement sensibles dans l’opinion publique et dans les professions concernées. Une école comme l’Agro peut avoir l’ambition de former des personnes qui devront savoir résoudre ces challenges et avoir cette approche complexe qui fait actuellement défaut."

Vous souhaitez en savoir plus sur le commerce d'intrants et de commodités agricoles sur le continent asiatique ?

Vous vous posez des questions l'avenir de l'agriculture ?

1992 - 1995
Institut national agronomique Paris-Grignon

Ingénieur en Agronomie

1995 - Fev 1998
Assistant technique pour France Volontaires Nzérékoré, Republique de Guinée

Juin 1998 - Sept 2006

Ingénieur commercial export, SCPA SIVEX INTERNATIONAL - Paris, France

Oct 2006 - Mars 2011

Directeur Commercial, puis Directeur Général, BACONCO

Ho Chi Minh ville, Vietnam

 

Juin 2011- Déc 2011

Directeur, INVENIO company limited

Hong Kong

Janv 2012 - Août 2014

Directeur Agro-fourniture Asie, Louis Dreyfus Indonesie et Australie

Sept 2014 - Oct 2017

Directeur, Yara International

Indonésie

Nov 2017 - Aujourd'hui

Directeur, Yara International

Malaisie

Je m’appelle Eric Marnat. Je suis de la promotion 92 d’AgroParisTech qui était encore, à l’époque, l’INA-PG. J’ai maintenant 45 ans, je sui marié, j’ai deux enfants et je vis en Malaisie.

Qu’est-ce qui vous a amené à faire l’Agro ?

Quand j’étais au lycée, je n’avais pas vraiment d’idée sur ce que je voulais faire. Comme j’aimais bien la biologie, je me suis orienté vers une prépa bio. Je ne savais même pas ce qu’était l’agro et j’avais en tête une carrière de recherche. J’ai passé les concours des écoles agros et ceux des écoles normales supérieures. Au final, je me suis orienté sur l’agro en découvrant, grâce à des anciens, ce que c’était vraiment et surtout en m’apercevant qu’une carrière dans la recherche n’était peut-être pas aussi excitante que ce que l’on peut s’imaginer quand on est au lycée. L’agro semblait donner beaucoup plus d’ouvertures.

Une fois à l’Agro, comment vous êtes-vous orienté ?

Après le tronc commun à Grignon en première année, j’ai fait ma deuxième année à Claude Bernard avec le système d’options à choix. Je choisissais ce qui me plaisait sans avoir une idée préconçue d’un parcours spécifique. Certains professeurs étaient très actifs et avaient un large réseau de chercheurs dans des universités à l’étranger. Ils proposaient aux étudiants de faire 2 à 3 mois de stage en recherche à l’étranger pendant l’été. Ce n’était pas obligatoire mais beaucoup d’étudiants étaient intéressés puisque c’était l’une des seules possibilités d’avoir une expérience à l’étranger à l’époque. Il n’y avait pas de programme de césure. Je suis parti travailler sur la génétique des plantes à l’université de Berkeley pendant 2 mois. De cette expérience, je retiens plus l’environnement, le fait d’être dans une université étrangère, les activités que j’ai pu faire pendant cette période plutôt que le côté répétitif des manipulations en laboratoire.

En troisième année j’ai choisi la spé « production végétale » parce que le programme me semblait le plus ouvert possible. J’ai fait mon stage de fin d’études dans une coopérative agricole dans l’Est de la France EMC2. L'équipe faisait de la R&D sur un projet un petit peu déjanté et c’est cela qui m’avait plu. Il s’agissait d’élaborer une usine de pâte à papier à partir de résidus de paille. Ils mettaient au point un procédé un peu nouveau, qui était plus cohérent au point de vue environnemental. Ils avaient besoin d’un stagiaire pour étudier l’aspect recyclage et traitement de l’eau parce que cela représentait une grosse partie de l’investissement. Ils avaient une usine pilote qui faisait du « vapo-craquage » et y travailler m’a beaucoup plu.

Après l’école, quel a été votre parcours ?

A l’époque, nous devions encore faire le service militaire et la plupart des étudiants cherchaient un VIE. J’ai posé ma candidature auprès d’une ONG : l’AFVP (les volontaires du progrès) qui n’existe plus depuis. Maintenant il y a « France Volontaire ». Ils recrutaient des volontaires pour deux ans sur des domaines variés dont l’agriculture et l’agronomie. Il s’agissait de projets de développement principalement en Afrique soit autofinancés soit financés par des bailleurs de fonds internationaux. Si notre candidature était acceptée, on ne savait pas trop où l’on partait. Il fallait accepter un peu « de sauter dans le vide ». Je suis donc parti en Guinée sur un projet de développement rizicole. C’était extrêmement enrichissant au niveau professionnel puisque je ne connaissais rien à l’agronomie tropicale. Je me suis retrouvé dans une équipe de trois volontaires, un salarié et des salariés guinéens également. L’ambition était d’aménager des périmètres rizicoles dans les bas-fonds en Guinée forestière. Traditionnellement, c’est une agriculture sur côteau de riz pluvial. La pression démographique faisait que la technique d’abattis-brûlis ne donnait plus de résultats puisqu’il n’y avait plus assez de forêt et les parcelles étaient soumises à des rotations trop rapides. Une des solutions était donc de passer à une agriculture plus irriguée sur les bas-fonds de rivière à savoir là où il y a des serpents, des risques de maladies et les Guinéens ne voulaient pas y aller.

Le projet nécessitait donc beaucoup d’aménagements en terme de drainage. Ensuite, on pouvait cultiver toute l’année mais avec des techniques différentes évidemment. C’était donc un programme très ambitieux avec toutes les limites des programmes de développement comme le fait d’arriver en disant « ce que vous faites n’est pas bien » et « voici ce qu’il faut faire ». C’est toujours un peu délicat mais on a réussi à avoir 20 à 30% de succès ce qui peut paraître peu mais qui est en fait beaucoup. C’est à dire qu’après une expérience d’une ou deux années, les fermiers peuvent continuer seuls sans quasiment avoir besoin de suivi. Ils vont jusqu’à développer le système eux- mêmes. C’est que l’on recherche puisque ces programmes ont une fin et que l’on souhaite que les effets durent dans le temps. Dans ce genre de projets, si les objectifs ne sont pas bien cadrés, on peut avoir l’impression de travailler dans le vide mais ce projet en équipe était extrêmement enrichissant. Humainement cela m’a apporté énormément : beaucoup de remise en cause de mes certitudes et de mes acquis.

Après être rentré en France, je ne voulais pas faire du développement une carrière et risquer de perdre la passion pour « la simple chose ». Il y a une polarisation encore trop présente entre le monde des ONG et celui des entreprises même si des ponts commencent à se créer avec des partenariats publics-privés. Ces deux mondes ont énormément à apprendre l’un de l’autre donc ce clivage est vraiment dommage. J’ai préféré continuer dans le monde de l’entreprise mais ces deux ans m’ont beaucoup apporté et m’apportent encore beaucoup aujourd’hui. Entre anciens volontaires, nous avons créé une association qui s’appelle KOÏMA pour valoriser l’artisanat africain. Nous avions l’ambition de monter quelques projets de développement sans être soumis aux grands bailleurs de fonds avec un aspect culturel très présent. Cela a duré à peu près 10 ans. Le ciment du début était la nostalgie du retour avec le fait de vouloir « décanter » ce que l’on avait vécu et en faire quelque chose dans l’après.  

Je suis ensuite rentré à la SCPA qui est une boite d’état française. Ils avaient développé tout un réseau d’exploitation, transformation et vente de potasse. Le principal usage de la potasse concerne les fertilisants. Ils se sont donc ensuite diversifiés sur d’autres intrants agricoles. Ce qui m’a attiré c’est que c’est une entreprise au rayonnement international tout en restant à taille humaine. Le siège social était à Mulhouse mais le bureau qui s’occupait des affaires internationales était à Paris. Il y avait des filiales en Afrique et en Asie principalement. L’Afrique a été le paramètre pour lequel j’ai choisi ce poste. J’y suis resté 8 ans, basé à Paris mais en voyageant beaucoup. J’ai appris le commerce sur le tas lors de cette expérience. C’était un poste de commercial mais étroitement lié à l’agronomie. Une opportunité pour un poste de directeur commercial s’est présentée au Vietnam en 2006. Il s’agissait d’une filiale qui faisait de la production et de la distribution de fertilisants au Vietnam. En 2008 j’ai pris la succession du directeur général qui partait à la retraite et tout s’est enchainé. L’entreprise a été privatisée par morceaux et en 2009 la filiale vietnamienne a été vendue à une entreprise thaïlandaise. J’avais le choix entre revenir en France dans ce qui restait de l’ASPA ou continuer avec le nouvel actionnaire. J’ai choisi de rester et je suis donc sorti du système français en continuant le même travail pendant 2-3 ans.

L’entreprise était alors centrée sur l’Asie du Sud-Est et n’avait plus d’envergure internationale. Soit je restais au Vietnam pour les 20 prochaines années soit je choisissais de changer et il fallait le faire à ce moment-là. En 2011 j’ai donc démissionné de façon très amicale avec mon employeur mais sans plan derrière. Avec mon épouse, nous avons pris 9 mois pour voyager et pour réfléchir pendant lesquels je faisais un peu de consulting. J’ai travaillé pour « Louis Dreyfus » qui a été créé par les Français en 1860 mais dont le siège est aujourd’hui en Suisse. Ils font aujourd’hui partie des « ABCD » ( ADM, Bounge, Cargill et Dreyfus) qui sont en quelque sorte "les maîtres du monde" du trading d’agro-commodités. Ils cherchaient quelqu’un pour développer toute la zone Asie en Agrofournitures. L’idée était de développer un commerce dans les deux sens avec les agriculteurs, fournir les intrants agricoles et acheter les récoltes. Le challenge qui était de démarrer ce marché, seul, en Asie, m’a plu. J’ai commencé par l’Indonésie en montant de toutes pièces une équipe puis en Australie en rachetant une boîte. Cela a duré un peu plus de 3 ans. C’était très intéressant mais la culture d’entreprise était particulière ; il y avait beaucoup de pression, parfois même des tensions dans les interactions et cela est devenu pesant.

Dans quoi travaillez vous à présent ?

En 2014 j’ai rejoint YARA sur une activité similaire de distribution d’agrofournitures en lien avec les agriculteurs. C’est une société norvégienne de fertilisants et il cherchait un « country manager » pour l’Indonésie. Depuis Novembre, je travaille sur un poste similaire mais en Malaisie.

Tout en étant proche de l’Indonésie, la Malaisie est un pays très différent. J’ai beaucoup aimé l’Indonésie professionnellement et personnellement pendant ces 5 ans. Les gens sont extrêmement sociables et sympathiques mais la vie à Jakarta pour une famille avec des jeunes enfants est assez difficile. L’air est très pollué, les routes sont saturées de voitures, il faut compter 5-6 heures pour sortir de la ville... Au bout d’un certain temps, la maison devenait un peu une prison. Kuala Lumpur est beaucoup plus facile à vivre et j’ai déjà eu l’occasion d’explorer une bonne partie des provinces alentours.  

Tous ces changements viennent de choix personnels mais aussi d’opportunités qui se présentent et qui ne sont pas forcément planifiées.

Quel est la position de YARA en ce qui concerne le contexte politico- agricole actuel ?

Ce sont des producteurs d’intrants chimiques donc pour le grand public ils font office de méchants. Les gens font vite l’amalgame avec les phyto, Monsanto et Syngenta. C’est une boite qui est pourtant assez unique dans le paysage puisque 30% du capital appartiennent encore à l’état norvégien et ils ont une vision à très long terme. Les boîtes de trading ont tendance à faire des plans sur les douze mois à venir et surtout sur le trimestre à venir. YARA fait des plans sur 50 ans parce qu’ils cherchent cette vision à long terme. Ils veulent anticiper et prendre en compte le fait qu’on ne peut pas continuer à produire de la même manière dans le futur. Ils cherchent à mettre en place des partenariats publics-privés axés sur les petits fermiers qui représentent la majorité de nos clients en Asie du Sud Est. C’est une boîte intégrée c’est à dire qui va très loin dans la distribution en aval. On cherche à apporter un appui technique pour que les fermiers aient les moyens de choisir et d’optimiser leurs programmes, et in fine d'augmenter leur productivité et profitabilité avec un minimum d'impact environnemental. Il ne s’agit par de redorer l’image de l’entreprise. Indirectement, la valeur ajoutée qui va à la marque YARA est démultipliée. On gagne en loyauté ce qui est très important pour les entreprises privées sur le long terme.

Il y a encore énormément de chemin à faire et il faut éviter les écueils de la recherche de visibilité pour valoriser les initiatives mises en place. On peut facilement perdre du temps en forums et réunions alors que finalement ce qui est important n’est pas forcément ce qui se voit dans le radar. Même si le projet vaut le coup, on va dépenser beaucoup d’énergie en communication pour que cela apparaisse mais si on veut jouer en profondeur, il faut concentrer ses efforts sur les initiatives plus que sur la visibilité.

Quels sont les enjeux du futur selon vous ?

Sans vouloir être caricatural, l’environnement reste l’un des aspects principaux. La mutation de l’agriculture aussi. Nous sommes arrivés au bout de la révolution verte des années 50. Elle a apporté beaucoup de choses que l’on a oublié : la réduction de la famine dans de nombreux pays du monde, la multiplication des rendements. Bien sûr, on a un peu « mangé le pain blanc » et le fait d’avoir une vision comptable de l’agriculture en oubliant le sol et beaucoup d’autres choses, n’est plus valable. Il faut complexifier l’approche. Il faut trouver de nouveaux modèles d’agriculture pour réduire l’impact environnemental. Il faut augmenter la production agricole en lien avec l’augmentation de la population, et ce, en plus des solutions telles que changer les modes alimentaires et réduire le gaspillage. Il n’y a pas de solution miracle et il faut jouer sur un panel de solutions pour arriver à répondre aux challenges environnementaux. Il est très important de définir une approche sur les agricultures de demain parce qu’il n’y en aura pas qu’une. On ne peut pas imaginer la même agriculture en Europe sur 50 hectares de céréales et sur 3 hectares d’huile de palme en Indonésie. Il faut arrêter de simplifier à l’extrême, de politiser et de polariser le bio d’un côté et de l’autre, faire cracher le plus possible les surfaces en mécanisant.

Ce sont des sujets extrêmement politisés donc extrêmement sensibles dans l’opinion publique et dans les professions concernées. C’est compliqué mais c’est passionnant ! Une école comme l’Agro peut avoir l’ambition de former des personnes qui devront savoir résoudre ces challenges et avoir cette approche complexe qui fait actuellement défaut.

Auriez-vous un conseil à donner aux étudiants ?

Je leur dis que c’est une grande chance d’être à l’Agro. C’est une école qui ouvre à énormément de carrières et de métiers différents. Cela peut paraitre bizarre à dire mais ce n’est pas nécessaire d’avoir un plan de carrière tracé. Il faut être constructif sans être obsédé par le jeu d’échecs que peut être une carrière et le reste viendra.
30-40% des choix nous sont personnels mais le reste, ce sont des opportunités qui se présentent à nous tant au niveau personnel qu’ au niveau professionnel. Il faut être soi-même, détendu, savoir ce qu’on veut.

Ingénieur - Malaisie et Indonésie - Yara - intrants - fertilisants - agriculture - agrofourniture  

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