Huong Tran Global Business Process Excellence Manager chez CEVA Logistics, Singapour

"Singapour est une société très facile mais fondée sur la consommation et sur l’argent [...] Et à côté de cela, ils sont encore peu conscients des enjeux environnementaux"

La supply chain et la logistique vous intriguent ? Vous êtes étudiants étrangers et vous vous posez des questions sur votre avenir ? 

2007-2010
Etudiant ingénieur en Génie Industriel Alimentaire à AgroParisTech, ENSIA Massy

Mars-Septembre 2010

Amélioration Process / Assurance Qualité chez Lactalis, États-Unis 

2011-2013

Supply Chain Project Manager chez CSM Bakery Solutions, France et Bénélux

 

2014-2017

Supply Chain Consultant chez Argon Consulting, Paris

Mars-Juillet 2017

Senior Supply Chain Consultant chez Weave Services Limited, Singapour

Août 2017-Aujourd'hui

Global Business Process Excellence Manager South East Asia chez CEVA Logistics, Singapour

Je m’appelle Huong Tran, je suis diplômée de la promo 2010. C’était la première année d’AgroParisTech, la fusion entre les trois écoles. Quand je suis rentrée c’était donc à l’ENSIA et trois-quatre mois plus tard nous avons fusionné avec Grignon et la Fif.

Que faites-vous actuellement ?

 

Je travaille actuellement comme Business Process Excellence Manager chez CEVA Logistics et je suis à Singapour depuis un an. Normalement je travaille au sein de la Supply Chain, de bout en bout donc de la matière première jusqu’à la livraison mais depuis 6 mois j’ai intégré CEVA logistics.

Il s’agit donc plus spécifiquement d’entreposage. Mon rôle est d’aider les entrepôts à améliorer leur process pour économiser les coûts et donc augmenter les marges. J’interviens sur la zone Asie du Sud Est (Singapour, Malaisie et Indonésie). CEVA Logistics est représentée sur tous les continents et est divisée en clusters. Il y a la zone Mékong (Vietnam, Laos, Thaïlande et Cambodge), la zone Asie du Sud Est dont je parlais et puis il y a tous les autres clusters dans le monde. Ce qui est intéressant c’est d’échanger des idées entre clusters.

 

Qu’est- ce qui vous amené à l’Agro ?

 

Mon parcours est un peu atypique puisque je suis d’origine Vietnamienne. J’ai vécu 17 ans au Vietnam, j’y ai grandi et j’y ai passé mon bac. A l’époque, la francophonie avait un programme d’apprentissage du français en 12 ans. Je faisais partie de ce programme. Au Vietnam, il y avait donc une dizaine de classes où l’on apprenait le français au lycée. L’association ASPF, qui est composée d’anciens agros, voulait faire venir des étudiants francophones pour étudier en France. Ils recrutaient 4 élèves pour faire les classes préparatoires BCPST. Tous les ans donc, depuis 2004, l’association fait venir 4-5 élèves depuis le Vietnam et la Moldavie.

 

J’ai donc fait ma prépa BCPST au lycée Marcelin Bertolot dans la région parisienne. C’était un vrai changement pour moi puisque je venais d’une petite ville, d’une petite province. Le fait d’être venue en France a changé ma vie. Cela l’a orientée dans une autre voie puisque je n’avais pas, initialement, d’inclination vers l’agro. C’était plus une question d’opportunité et bien sûr, j’aimais bien la biologie. Je passais tout simplement les épreuves et puis on m’a dit que j’étais prise et voilà, j’allais partir ! J’ai passé 2 ans en prépa, c’était dur mais comme je n’avais pas d’appréhension, j’allais à fond. Quand je suis arrivée, je pensais que tous les étudiants en France faisaient la même chose. C’est quand j’ai appelé mes amis à la fac que j’ai compris la différence. J’avais des problèmes de compréhension et de maitrise des langues donc entre l’anglais et la philosophie avec le thème « à la recherche du bonheur » c’était compliqué. J’ai passé le concours et j’ai eu l’ENSIA. Tout le monde voulait rentrer à Grignon et je me suis demandée si je devais faire 5/2 pour l’avoir mais en regardant les programmes, le parcours tourné vers l’agroalimentaire de l’ENSIA me convenait plus. Puis avec la fusion, on a eu finalement la possibilité d’aller partout mais au moment de mon choix, nous n’étions pas au courant de cette fusion. Je ne regrette donc absolument pas mon choix.

 

Pourriez-vous nous parler de votre parcours ?

 

J’ai passé trois ans à l’ENSIA où j’ai fait génie industrie alimentaire (GIA). Initialement je voulais continuer à travailler dans l’industrie agroalimentaire. Je voulais devenir, comme tous ceux qui faisaient GIA, ingénieur de process.  Puis, j’ai obtenu un poste à la fois chez Andros et chez CSM en logistique. CSM est une boite hollandaise qui fabrique des ingrédients pour la boulangerie/ pâtisserie et qui avait racheté une usine en Alsace. Cette filière alsacienne fabriquait de la pâte d’amande, du pain, des produits pour pâtisserie surgelée… Si je prenais l’offre d’Andros je savais à peu près ce que j’allais devenir dans 5 ans : ingénieur process, chef de production… J’ai donc choisi l’autre poste : chef de projet logistique chez CSM. Je ne sais pas pourquoi ; la décision tenait très certainement à mon envie d’apprendre d’autres choses. Et je ne regrette absolument pas. La production reste très liée à la « supply chain » et en travaillant dans la logistique j’ai eu l’occasion de voyager. J’avais fait mon stage de fin d’étude aux Etats Unis et cela avait généré en moi cette envie de découvrir le monde. Ce poste allait donc me permettre de voyager. J’étais basée à Strasbourg mais j’étais chef de logistique pour l’Europe. Pendant 3 ans j’ai réalisé des projets à Amsterdam, en Allemagne, en Italie, en Angleterre. C’était super, j’apprenais énormément et j’avais un chef qui m’inspirait énormément. Il me guidait et m’a appris à gérer les conflits, à avoir plus confiance en moi. C’était un « graduate » programme et au bout de trois ans, on m’a demandé de partir en Angleterre.

 

Cela faisait 7 ans que j’étais en France, de 17 ans à 25 ans, presque toute ma jeunesse. Je devais quitter la France alors que je commençais à y être très attachée. Je voulais avoir un lien formel avec ce pays et donc devenir française. Et puis, en tant que Vietnamienne, pour re-rentrer ensuite en France il aurait fallu obtenir un visa. J’ai donc décidé de rester ; je me disais que j’aurais d’autres opportunités. J’ai alors changé de travail. Mon caractère est tel que lorsque j’ai commencé à bien comprendre la « supply chain », j’ai voulu élargir mon champ d’intervention.

Je suis donc rentrée chez Argon Consulting et j’ai déménagé à Paris. C’est une entreprise française  ayant plein de projets globaux. Encore une fois j’ai eu de la chance et j’ai pu à nouveau voyager : aux Etats Unis, en Russie, en Norvège… Cela me correspondait bien. L’évolution de la boite était satisfaisante, l’ambiance était géniale. Nous étions 100 personnes donc cela reste une entreprise à taille humaine et les projets duraient entre 3 mois et 1 an. Je suis restée une peu plus de 3 ans et entre temps je suis devenue française par naturalisation. Je vivais dans le pays, je me sentais française, je me sentais concernée mais je ne pouvais pas m’exprimer puisque je ne pouvais pas voter. A l’époque cela faisait déjà 10 ans que j’étais en France. Je travaillais, je payais les impôts, je parlais français, j’apportais ma contribution donc cela a été assez facile.

 

Pourquoi être partie en Asie ?

 

Quand ma boîte m’a annoncé que je devenais manager je me suis demandée si je devais rester en France. Qu’est- ce que j’allais devenir dans 5 ans, dans 10 ans ?  La France est un pays très sécurisé tant au point de vue de l’emploi que de la sécurité sociale L’avenir était un peu tracé et c’est là, en imaginant les 20 prochaines années, que j’ai pris peur. C’était il y a 1 an et demi et à cette époque j’avais déjà rencontré mon compagnon à Paris. Il avait fini son master à l’IFP et il était libre. Nous avons donc décidé de partir.

 Je cherchais du travail dans la région. Je voulais rentrer au Vietnam puisque je n’avais jamais travaillé avec des Vietnamiens mis à part un ou deux projets avec Argon. Un cabinet de conseil m’a approchée et m’a embauchée pour travailler sur Singapour. Ce cabinet s’appelait WEAVE service limited, un cabinet Hongkongais. Ils cherchaient des profils français puisque l’approche française dans le conseil est assez structurante. C’est pour cela qu’en mars de l’année dernière je suis revenue en Asie pour m’installer à Singapour. WEAVE est un cabinet assez particulier et cela m’a moins plu que mon expérience chez Argon. J’ai donc repris ce poste chez CEVA après qu’ils m’aient contactée en août dernier (CEVA Logistics était mon ancien client à l’époque où je travaillais chez Argon). Cela fait 6 mois.

 

Avez-vous d’autres projets ?

 

Il y a autre chose que j’aimerais bien faire et c’est lié à l’Agro. J’ai découvert la permaculture au cours de quelques stages pendant mon temps libre dans des fermes. Je voudrais développer quelque chose là- dedans dans les milieux urbains. L’Asie est une zone où il y a essentiellement de l’agriculture conventionnelle. Il n’y quasiment pas de permaculture et l’agriculture urbaine est aussi très peu présente. J’aimerais bien voir ce que je peux faire dans ce domaine- là. Singapour est une ville très verte mais ils ne plantent rien de comestible. Quelques entreprises installent des jardins sur des terrasses mais je voudrais monter un modèle différent.

 

L’Asie est donc un nouveau départ : un moyen de faire prendre un nouveau virage à ma vie et d’aller un peu plus loin dans cette idée de permaculture urbaine. Comme j’aime bien aussi ce que je fais actuellement, mon souhait serait de combiner les deux. Je ne gère pas un entrepôt ni une équipe, je ne suis donc formellement liée à rien et j’amène mon expertise afin de résoudre les problèmes que l’on me présente. Le conseil me plait beaucoup parce que j’ai vraiment l’impression de créer de la valeur ajoutée. Je suis une sorte de consultant interne. J’aime beaucoup ce que je fais mais je voudrais faire du jardinage urbain. Si je devais arrêter la « supply chain » pour monter le second, pourquoi pas ? Mais j’aimerais bien combiner les deux.

Quelles sont les problématiques auxquelles vous avez dû faire face dans la région ?

 

Il faut savoir que Singapour est un endroit très différent du reste de l’Asie : c’est très occidentalisé. On a l’impression que toutes les religions et toutes les cultures cohabitent de manière très pacifique. Mais j’ai l’impression aussi que c’est beaucoup de l’apparence. Vivre à Singapour est très différent selon que l’on soit Indien ou Chinois par exemple.

 

Ce qui m’a choquée le plus, parce que, même si je le savais je n’en avais pas encore pleinement pris conscience, c’est que le fait d’être blanc emmène plus de privilèges. Il y a une espèce de fascination pour l’Occident. Cela se retrouve au niveau du salaire par exemple. Quand j’étais en France, en tant que femme vietnamienne je ne ressentais pas tellement cette différence. Ici en tant qu’Asiatique, petite et femme, il faut lutter. C’est une culture patriarcale et machiste. Il faut s’imposer, parler plus fort, sortir des idées plus pertinentes. Je crois que c’est ce qui m’a le plus marquée. Lorsque les expatriés arrivent ici en couple, par défaut, la femme est celle qui a un permis dépendant de celui de son mari.

 

Singapour est une société très facile mais fondée sur la consommation et sur l’argent. Si on a de l’argent, ici, tout se passe bien. Et à côté de cela, ils ne sont encore peu conscients des enjeux environnementaux. Contrairement aux Etats Unis et à l’Europe où les gens commencent à mettre en place des initiatives contre la pollution, ici il n’y a rien. Quand on pense qu’en France les sacs plastiques sont en train d’être interdits, ici on ne peut quasiment rien acheter sans qu’on nous donne un sac plastique. Les gens ne sont pas éduqués à recycler. C’est dommage parce qu’ici, dès qu’ils veulent mettre en place quelque chose, ils y arrivent très bien. Alors pourquoi pas le recyclage ? Les gens sont habitués à suivre les règles mais s’il n’y a pas de règle alors il ne faut rien attendre. Il n’y a pas de courtoisie à Singapour, il n’y a que des règles.

 

Au Vietnam la notion du temps est différente. Dans mon travail, si j’ai un rendez-vous fixé à trois heures de l’après-midi avec des Vietnamiens, à quinze heures il y a une personne. A quinze heures trente les autres arrivent, ils prennent le café… Moi de mon côté je n’ai qu’une heure pour eux alors c’est tendu mais il faut s’adapter.

 

Souhaitez-vous rester à Singapour ?

 

Quand on est arrivé, je n’aimais pas le côté très surveillé de la ville mais pour mon compagnon il est plus facile de trouver du travail ici par rapport au reste de l’Asie. C’est un compromis pour être en Asie parce que la culture vietnamienne est plus compliquée à appréhender. Après, comme je voudrais développer mon idée d’agriculture urbaine, pour l’instant je vois l’opportunité à Singapour. Je vois des terrasses qui pourraient avoir leur propre potager, des cafés alternatifs… Et puis tout est facile, tout est rapide et efficace.

 

Selon vous, les ingénieurs agros ont- ils une plus grande part de responsabilité en ce qui concerne les enjeux environnementaux ?

 

Ce sont des enjeux qui concernent tout le monde pas seulement les ingénieurs. Il ne faut pas s’enfermer dans un cadre. Il faut faire ce dont on a envie. Il faut être content de ce que l’on fait, c’est surtout cela qui est important. Ingénieur c’est très français comme notion mais je pense que tout le monde doit être sensibilisé au monde que l’entoure. Si on parvient à contribuer en ce qui concerne les problématiques environnementales il faut le faire mais il y en a qui ne sont absolument pas intéressés et c’est leur choix.

 

Auriez-vous un conseil pour les étudiants ?

 

Il faut profiter des années d’école parce qu’elles passent très vite. Mais il ne faut pas faire que travailler, il faut aussi s’intéresser à plein d’autres choses. Ensuite, à la sortie de l’école il faut être patient. Quand on est à l’école on sait ce qu’on va faire pour les trois prochaines années. On sait ce qu’on va faire vendredi matin, quand sont les examens… Le moment où l’on commence à travailler cela peut être bouleversant parce qu’on ne sait pas ce qui nous attend. On décide soi-même tout à coup de son avenir. Personnellement j’étais un peu perdue quand j’avais 25 ans. J’ai trouvé un travail assez vite mais qu’est- ce que j’allais faire un an plus tard ?

 Ce que vous faites, c’est vous qui le décidez. Plus spécifiquement, en fonction de vos choix d’avenir, vous décidez de ce que vous apprenez. Il n’y a plus de professeur pour vous guider. C’est à ce moment je pense qu’il faut en profiter pour voyager. Il faut aller voir le monde, il ne faut pas hésiter. Le but n’est pas forcément de trouver, tout de suite, un travail à Paris.

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