JEAN-LOUIS BARJOL, Directeur Exécutif, Conseil Oléicole International

Etre fonctionnaire c'est trouver un point d'équilibre entre des intérêts différents

 Créer des formations agroalimentaires ? Mettre en oeuvre les politiques industrielles de l'Etat ? 

Porte parole à Bruxelles ? Débuter une carrière internationale ?

Passer du secteur public au secteur privé ? Directeur d'une organisation intergouvernementale ?

1979-1983
Etudiant, INA P-G (79), ENSSAA (83)

 

1983 - 1985

Volontaire Service National, Ministère de la Coopération et du Développement

 

1985-1995

Chargé d'étude puis chef d'unité au sein de diverses Directions Générales, Ministère de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Forêt

 

1995-1998

Attaché agricole, Ambassade de France, Espagne

 

1998-2000

Directeur général adjoint, Comité Européen des Fabricants de Sucre

 

2000- 2008

Directeur général, Comité Européen des Fabricants de Sucre

 

2009- 2010

Directeur adjoint, Conseil Oléicole International

 

2011- Aujourd'hui

Directeur exécutif, Conseil Oléicole International

Fraîchement diplômé d’AgroParisTech, fonctionnaire, vous commencez au bureau du développement agricole, en pleine alternance politique. En quoi cela a-t-il influencé vos missions de l’époque ?

 

Effectivement, au Ministère, ma mission était directement liée au contexte de l’époque ! La gauche venait d’accéder au pouvoir et de nouvelles façons de concevoir le développement agricole se mettaient en place. Des sortes de cahiers de doléances remontaient des cantons via les régions afin de préparer les assises nationales du développement agricole et ma mission était de participer à une synthèse de ces cahiers de doléances.

 

Dans ce cadre j’ai été associé à la grande reforme de l’ANDA, l’Association Nationale du Développement Agricole, chargée de redistribuer l’argent public aux syndicats professionnels et aux chambres d’agriculture. Cette association devait adopter des conventions par objectifs validées par son Conseil d’administration dans lequel siégeait le ministère de l’agriculture. Ainsi, les syndicats professionnels et les chambres d’agriculture devaient solliciter des budgets sur des sujets précis, si possible en lien avec les conclusions des états généraux du développement agricole établies à partir des synthèses des cahiers de doléances auxquelles j’avais participé quelques mois avant mon service militaire.

 

En 1983, vous partez à Madagascar dans le cadre du service militaire français obligatoire, quelles étaient vos missions ?

 

Après six mois à la Direction Générale de l’Enseignement et de la Recherche, j’ai du effectuer mon service militaire qui était obligatoire à l’époque et j’ai choisi de le faire comme volontaire pour l'aide au développement à Madagascar. J’ai été affecté au Centre d'Information Technique et Economique d'Antananarivo où j'avais plusieurs missions : faire des synthèses d’articles scientifiques et techniques pour la revue de presse du CITE et d’ouvrages pour renseigner les fiches de sa bibliothèque, organiser des conférences sur des sujets scientifiques et techniques, monter des missions d'experts sur des sujets d'intérêts pour des entreprises malgaches ; réaliser des études de faisabilité par exemple en vue de la relance de la filière litchi de Tamatave ou de la production de fruits déshydratés (pommes, bananes, etc). Sur la volonté du Ministère de l’Agriculture malgache, j’ai prolongé mon séjour afin de terminer mon travail sur ces filières et je suis ensuite rentré à Paris. 

 

Chargé d’étude au Ministère, vous mettez à profit des capacités d’analyse et de synthèse pour participer à la création de formations agroalimentaires. Racontez-nous !

 

Mon chef de bureau ayant lu mon CV a eu la bonne idée de me proposer de participer à la création d’une formation de pilote de lignes automatisées en industries agroalimentaires et pharmaceutiques. L’automatisation dans les usines se mettait en place, les nouvelles générations d’ouvriers prenaient la relève et les « anciens » partaient à la retraite avec leur savoir-faire inscrits dans leurs cahiers de formules. En tant que chargé d’étude, mon poste s’apparentait fortement à de l’ingénierie de formation : ma mission consistait à aller dans les usines afin d’établir des fiches descriptives de poste, d’identifier les savoirs et les savoir faires mis en jeu pour que les Inspecteurs puissent construire ensuite des parcours de formation en vue de la création du diplôme.

 

Je me rappelle d’une usine de pâtes à Marseille où le responsable de la cuisson prenait en compte la météo de façon artisanale ! S’il pleuvait dehors, il savait qu’il fallait faire cuire les pâtes deux minutes de plus, mais il le vérifiait en ouvrant le four entre deux injections de vapeur pour prendre des pates dans ses mains et par malaxage estimer le temps de cuisson restant. C’était passionnant, car finalement c’était ce savoir-faire qu’il ne fallait pas perdre avec le passage à l’automatisation !

 

Vous travaillez ensuite sur les agrocarburants, actuellement au centre des débats en raison de leur impact sur la sécurité alimentaire mondiale et la lutte contre le changement climatique. Quel était le contexte à l’époque ?

 

A ce moment là j’ai quitté la direction de l’enseignement pour rejoindre la direction des industries agro-alimentaires. En tant que chargé d’études on m’a confié le dossier des biocarburants (appelés aujourd’hui agrocarburants) qui en était à ses tout débuts poussés par les filières agricoles et j’ai du travailler avec l’Institut du pétrole sur les premiers bilans de cycle de vie de ces carburants pour mesurer leur impact sur le cycle du carbone par rapport aux produits fossiles. Sur le plan politique, j’étais en faveur d’une exonération fiscale partielle de la taxe intérieure pour les produits pétroliers pour permettre d’avoir une certaine rentabilité pour les premiers investissements. Pour cette mission, je devais parfois me « battre » contre les experts du Ministère de l’Industrie. Les débats sur les biocarburants à l’époque étaient différents de ceux d’aujourd’hui. Il n’y avait pas vraiment de concurrence avec les usages alimentaires car la PAC générait des excès de matières premières au niveau communautaire donc la question « est-ce que je produis pour nourrir la planète ou pour faire des biocarburants ? » ne se posait pas.

 

Après chargé d’étude, vous êtes maintenant chef d’unités en charge de la mise en œuvre des politiques industrielles de l’Etat. Sur quels domaines portaient ces politiques ? En quoi consistait votre poste ?

 

En effet, je m’occupais de la mise en oeuvre des politiques industrielles publiques sur l’amidon, les huiles, le houblon et le sucre. Il y avait un volet d’incitations financières de sources nationales et communautaires qui visait à accompagner et orienter le développement et la restructuration de certaines filières agro-alimentaires, comme par exemple la boulangerie industrielle ou la filière du lin textile. L’objet de ces subventions était aussi d’attirer en France des investisseurs pour qu’ils y installent leurs usines.

 

Dans le même ordre d’idée je siégeais au sein du comité des engagements d’une institution financière professionnelle financée par une cotisation volontaire rendue obligatoire par les Pouvoirs publics, Sofiprotéol, et qui intervenait dans la filière oléo-protéagineuses par des prêts ou des entrées au capital d’entreprises du secteur.

 

Je me suis occupé par la suite de la filière sucre, une filière complète depuis la betterave jusqu’au sucre qui était très exportatrice. Je participais aux réunions hebdomadaires du comité de gestion de la filière sucre à Bruxelles, chargé de fixer le montant des restitutions à l’exportation. C’était un poste à dimension internationale puisque les représentants des différents états-membres de la Communauté européenne se réunissaient autour d’une table pour discuter et négocier. Nous parlions tous des langues différentes et parfois, cela pouvait compliquer les choses à l’heure du déjeuner pour convaincre ses homologues d’adopter la même position et les choses sont devenues bien sûr plus lourdes avec les élargissements successifs. Dans les premiers comités de gestion auxquels je participais il y avait 9 pays membres.

 

A cette même période, vous aviez envie de vous diversifier. Porte-parole à Bruxelles que faisiez-vous ?

 

A Bruxelles je travaillais sur un sujet très technique concernant les produits agricoles transformés, sujet au carrefour de plusieurs réglementations européennes. Compte tenu de toutes ces réglementations des produits de base, le comité de gestion auquel je participais devait donc établir des recettes types pour les grandes familles de produits transformés afin de calculer la restitution à l’exportation et le droit de douanes à l’importation. Il fallait donc travailler  avec les industriels français. On me disait, par exemple, « Il faut 2 kg de blé pour faire 1 kg d’amidon » et je devais justifier ce coefficient de conversion qui était fixé à Bruxelles, après accord de ma hiérarchie. Mais vrai ou faux ces 2 kg ? Je devais donc tenir compte de mes connaissances techniques et un peu du contexte ! En effet le montant de la  restitution octroyée influençait la compétitivité des exportateurs.

 

Ce modèle a finalement été remplacé par le système actuel des aides au revenu des agriculteurs et les prix communautaires se sont rapprochés des prix mondiaux. En effet un des problèmes qu’il posait était notamment de pousser à la surproduction et donc à l’exportation et donc à un coût sous forme de restitutions à l’exportation de plus en plus élevé. Ce système a fait l’objet d’attaques en particulier à l’OMC et a été finalement progressivement remanié pour aboutir au système actuel.

 

Qu’est ce qui a provoqué le début de votre carrière internationale en 1995 ?

 

Au bout de 10 ans, le directeur général de la production et des échanges m’a proposé de m’orienter vers un poste international. J’attendais donc la libération d’un poste d’attaché agricole à l’étranger. L’idée de partir me plaisait.

 

La première piste était Rome, j’avais des contacts là-bas (grâce à mon premier poste de chargé d’études sur les agrocarburants qui s’y développaient bien). J’ai donc appris l’italien en intensif ! Finalement, j’ai été nommé à Madrid et non à Rome ! (rire) Imaginez mon accent. Les personnes que je rencontrais en Espagne pensaient que j’étais Argentin car je parlais espagnol avec l’accent italien ! (rire).

 

Pour vous, quel est le poste idéal pour commencer une carrière internationale en tant que fonctionnaire ?

 

Je pense que pour un fonctionnaire le poste d’attaché agricole est très bien pour entamer une carrière internationale. En effet il permet d’aborder les différents volets suivants :

 

  • Régalien : d’une part comprendre les positions du pays, ses intentions de vote sur les matières discutées à Bruxelles et la stratégie qu’il adoptera pour défendre ses positions ; d’autre part observer la façon dont il met en oeuvre les règlements communautaires et enfin identifier  des sujets sur lesquels des alliances avec la France sont possibles.

  • Economique : à l’époque un attaché agricole avait un rôle d’aide à l’implantation d’entreprises françaises sur les marchés extérieurs  et de conquête de parts de marché. Pour cela il y avait une relation étroite et institutionnelle avec le bureau Sopexa et l’équipe Ubifrance. A cet égard mon expérience acquise au contact de l’industrie agroalimentaire constituait une véritable valeur ajoutée. Travailler avec Sopexa m’a permis de développer des compétences sur le volet promotionnel des produits car j’étais chargé de suivre l’utilisation des fonds donnés par le Ministère de l’agriculture pour la promotion de produits français à l’étranger (aujourd’hui la Sopexa est devenue une société entièrement privée)

  • Diplomatique : Préparation des négociations bilatérales pour apporter des solutions aux crises agricoles communes (anchois et fraises dans mon cas).

 

Après quinze années dans le secteur public, vous passez dans le privé, comment avez-vous vécu cette transition ?

   

Après trois ans en Espagne, j’ai eu envie de bouger, je voulais retourner à Paris. A ce moment là, je me suis retrouvé face à trois propositions : un poste au Ministère à Paris qui n’avait rien à voir avec la politique agricole commune (PAC), un poste de responsable export émanant des céréaliers français et une proposition de devenir directeur du Comité Européen des Fabricants de Sucre. C’est ce dernier poste que j’ai choisi car il me permettait de travailler sur des questions communautaires à Bruxelles et le cabinet du Ministre de l’Agriculture de l’époque désirait avoir plus de lobbyistes français à Bruxelles, ce qui m’a permis de rester fonctionnaire.

 

Mais au début, j’ai beaucoup hésité car cela signifiait passer dans le secteur quasi privé. Or pour moi être fonctionnaire c’est être au service d’une collectivité avec la mission de trouver un point d’équilibre entre des intérêts différents. Cela fait partie des grandes valeurs auxquelles je crois, « je me sens fonctionnaire au sens vieille école du terme ». Finalement, je me suis rendu compte que mon travail, dans cette association professionnelle, allait être de trouver l’intérêt commun entre les différentes entreprises d'un même secteur et d’aider les fonctionnaires communautaires à comprendre les positions du secteur que je représenterais.

 

Finalement, aujourd’hui je dirais que je peux transférer mes compétences à d’autres secteurs. J’ai acquis des techniques assez transversales et en résumé je suis un traducteur entre l’intérêt privé et intérêt public.

 

Que retenez-vous de votre expérience au Comité Européen des Fabricants de Sucre ?

 

J’ai intégré le Comité en tant que directeur adjoint dans un premier temps, et au bout de 2 ans, je suis devenu directeur. Ma mission était de représenter et défendre les intérêts de tous les fabricants de sucre de l’Union Européenne au niveau international et européen. Une de mes grandes fiertés ? Nous avons écrit un papier sur la réforme de la gestion du sucre et j’ai réussi à faire en sorte que ce papier soit signé par tous les adhérents du Comité, qu’ils soient en position de force ou en position délicate.

 

A Bruxelles, ma crédibilité était basée sur le fait que j’avais été fonctionnaire et que je comprenais les attentes et les besoins des fonctionnaires de la Commission avec qui j’avais à travailler. J’étais lobbyiste, certes, mais il m’importait de contribuer à la transparence du processus de décision en faisant en sorte qu’il repose sur des bases objectives et techniques. En début de réunion j'avais à cœur d’expliquer les outils techniques neutres sur lesquels il me semblait important de s’appuyer et seulement ensuite je donnais la position de mes adhérents. Je crois que cette manière de procéder était appréciée et mes postes antérieurs me servaient beaucoup.

 

J’ai aussi été fortement impliqué dans la réforme de l’OMC sur le sucre. 

 

Pourquoi avez-vous quitté le Comité Européen des Fabricants de Sucre et comment êtes-vous arrivé au Conseil Oléicole International ?

 

A la fin de la réforme de l’OMC sur le sucre, une bonne fenêtre de tir s’est présentée. En effet, deux années plus calmes s’annonçaient. C’était pour moi l’occasion de partir car je ne pensais pas faire toute ma carrière à la tête du Comité. J’ai donc présenté ma démission tout en aidant les sucriers  dans le processus de recrutement de mon successeur. De plus, je peux dire que j’aime aller au bout des choses, au bout des missions, ce que j’avais fait au Comité !

 

A ce moment là, j’ai lu dans la presse que le Conseil Oléicole International recherchait un nouveau directeur adjoint, appelé à devenir directeur exécutif j’ai donc présenté ma candidature et ai été retenu pour ce poste avec un contrat à durée déterminée.

 

Aujourd’hui directeur du Conseil Oléicole International, quel est votre rôle au sein de cette organisation internationale ?

 

Le COI est une organisation intergouvernementale internationale, et les pays qui en sont membres représentent 97% de la production mondiale d’huile d’olive et 94% de celle des olives de table.

 

Le COI a  4 missions principales :

  • Elaboration des bilans mondiaux (production, consommation, échanges) ce qui incluent donc des échanges avec les gouvernements afin d’avoir des données réellement techniques.

  • Elaboration des normes commerciales  internationales d'usage obligatoire pour les pays membres : une spécificité du COI par rapport aux autres organisations de produits de base. Un des enjeux majeurs du COI est de convaincre les pays importateurs soit de devenir membres de COI soit d’adopter ces normes, en effet, si 97% des exportations mondiales d’huiles d’olive (toutes dénominations confondues) sont réalisées par des membres du COI, seulement environ 20% des importations est le fait de Membres du COI (essentiellement l’UE).

  • Promotion générique des huiles d’olive et des olives de table pour en développer la consommation dans les pays traditionnellement consommateur et dans les autres pays

  • Assistance technique aux membres sous forme notamment de  missions techniques, de subventions pour des séminaires et de bourses de formation.

 

Pendant 2 ans, je me suis occupé de la division administrative et financière  et de la division études économiques et statistiques de cette organisation avant de devenir directeur exécutif. 

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