JEAN-PHILIPPE KRIEGER, Sports nutritionist, PhD candidate

in nutrition physiology, ETH Zürich

Grand amateur de sport et essayant de lier nutrition et santé humaine, j'ai assez naturellement pensé à la nutrition du sport

Une stage de recherche à Sydney pour travailler sur la maladie d'alzheimer ? La recherche appliquée dans le domaine médical ? Allier la nutrition et le sport en R&D chez Decathlon ? Réaliser une thèse à l'ETH de Zurich sur les mécanismes de contrôle de la prise alimentaire et de la dépense énergétique ? La recherche en Suisse ?

2006 - 2010
Student, AgroParisTech (2006)

July 2007 - August 2007

Stagiaire de recherche , INRA 

2008 - 2009

Stagiaire de recherche , Brain and Mind Research Institute 

March 2009 - August 2009

Stagiaire de recherche , CNRS 

2009 - 2010

Projet de fin d'études , ANSES 

March 2010 - September 2010

Ingénieur produit, Nutrition du sport , Aptonia (nutrition et soins du sportif, Decathlon) 

2010 - 2012

Ingénieur Recherche, Nutrition du sport , Oxylane Research 

2012 - Aujourd'hui

Ph.D student , ETH, Swiss Federal Institute of Technology, Zurich 

ENS ou Agro ? Attiré par la recherche, qu’est ce qui a fait pencher la balance ? Finalement, êtes-vous content de ce choix ?

 

C’était il y quelques années (rire) ! J’ai toujours été attiré par le monde de la recherche, j’ai hésité entre agro et ENS, mais le spectre de débouchés qu’offrait AgroParisTech a fait pencher la balance. Les premiers sentiments lors de mon arrivée à Grignon ? Un sentiment de liberté et l’impression d’apprendre sans s’en rendre compte ! L’atmosphère était sans stress comparée aux classes préparatoires, et j’ai trouvé cela bien plus productif.

 

Très rapidement, le sport est devenu mon activité principale, en particulier le tennis. Avec un ami, nous nous étions improvisés professeurs pour les débutants. C’était une très bonne expérience, qui m’a appris, en m’amusant, à structurer un apprentissage.

La deuxième année a vraiment été une transition importante pour moi, chacun commence à construire son parcours individuel au milieu du groupe des étudiants. J’ai alors décidé de profiter de toutes les options offertes par l’agro : l’Erasmus et la césure. L’idée de la Recherche toujours en tête, je suis parti découvrir ce domaine à l’étranger avec l’objectif d’acquérir un bagage technique sur différents thèmes pour être pertinent le jour où je me déciderai à faire une thèse.

Un Erasmus en Allemagne à Munich, qu’en retenez-vous ?

 

Je suis d’abord parti en Erasmus à Munich, à la Technische Universität. A l’époque je ne pensais pas que l’apprentissage de l’allemand me servirait autant aujourd’hui (rire) ! Ce qui m’a le plus frappé c’est la différence énorme entre les méthodes de formation de l’agro et universitaire.

J’ai apprécié le fait que ma première expérience à l’étranger se déroule dans un contexte étudiant et non pas directement professionnel. J’ai néanmoins eu l’opportunité de faire une sorte de « mini stage ». En Allemagne, un « praktikum » est proposé, c’est un stage reconnu comme un cours. L’idée était de comparer la façon dont différents virus infectaient les cellules et quels étaient les meilleurs vecteurs. C’était une très bonne première expérience de recherche, qui me sert d’ailleurs dans ma thèse d’aujourd’hui !

 

 

En césure à Sydney, vous travaillez sur la maladie d’Alzheimer. Que pensiez-vous du monde de la recherche à ce moment-là… Qu’avez-vous découvert sur vous-même et vos envies professionnelles lors de ce stage ?

 

J’ai commencé à Sydney pour un stage en neurosciences au « Brain and Mind Research Institute ». L’objectif était d’étudier les mécanismes de régulation d’une protéine très importante dans le développement de la maladie d’Alzheimer. C’était un cadre de travail assez particulier : les équipes de recherche travaillaient au plus près des patients en réalisant des tests cliniques.

J’ai trouvé ce système génial : pour moi, jeune étudiant que j’étais, le chercheur était un homme isolé dans un laboratoire, travaillant sur quelque chose qui ne serait peut-être appliqué que 25 ans après (rire) ! Alors effectivement, cette image en tête, pourquoi étais-je attiré par la recherche ? Ce qui me plaisait c’était le côté purement intellectuel, de trouver quelque chose de nouveau, de déconstruire ce que la nature a construit pour essayer de comprendre le fonctionnement des choses. A Sydney, la connexion entre le travail et son application m’a énormément plu !

J’ai eu un déclic à ce moment-là : je voulais travailler dans la recherche mais je voulais pouvoir voir un jour l’application de mon travail et je voulais être capable d’expliquer mon étude à ma grand-mère (rire) ! Donc par exemple travailler sur le diabète, l’obésité ou autre maladie importante d’un point de vue sociétal. 

 

Des bactéries marines indicatrices de pollution : le thème de votre deuxième stage de recherche. Quelles ont été vos missions ?

 

Pour ma deuxième partie je suis rentré en France, pour aller à Banyuls-sur-mer dans un laboratoire d’océanographie dépendant de l’université Pierre et Marie Curie. Sur place, avaient été découvertes des bactéries capables d’utiliser le pétrole comme source de carbone. L’idée était d’utiliser ces dernières comme indicateur de pollution pétrolière. Mon travail sur place était de trouver le meilleur moyen d’insérer un gène rapporteur (permettant à la bactérie de devenir fluorescente en présence de pétrole) dans le génome de la bactérie.

J’ai beaucoup apprécié le fait de travailler avec des personnes aux parcours très différents, c’était très enrichissant!

 

Est-ce frustrant de ne travailler sur un projet de recherche que pendant six mois ?

 

Alors, oui et non ! En effet, c’est frustrant de ne pas voir de réalisations concrètes de son travail, même si aujourd’hui je me rends compte qu’une réalisation concrète au jour le jour est difficilement observable. D’un autre côté, avec cette année de césure, on apprécie le fait de changer de sujet tous les six mois, d’être confronté à de nouveaux challenges ! Mais on se rend compte aussi que la continuité a un certain nombre de vertus !

 

Un stage de fin d’étude entre le sport et la nutrition, de la R&D en entreprise. Pourquoi Décathlon voulait-t-il développer un laboratoire interne ?

 

Après cette césure, j'ai trouvé ma voie : je voulais faire de la recherche appliquée, dans le domaine médical. La spécialité qui me permettait de me rapprocher le plus de mon projet était la spécialité nutrition. Pour mon stage de fin d’étude, j’ai voulu tester le travail en entreprise après avoir eu des expériences en laboratoire.

Grand amateur de sport et essayant de lier nutrition et santé humaine, j'ai assez naturellement pensé à la nutrition du sport. J'ai donc contacté Décathlon. Le groupe est composé de différentes marques dont Aptonia.

A l'époque, Aptonia ne développait pas encore elle-même ses produits mais faisait appel à des producteurs spécialisés. Il leur était donc difficile d’être innovant, de tenter de répondre à des problématiques émergentes (absence d'édulcorants, d'huile de palme...). Ils souhaitaient donc créer leur propre laboratoire de formulation et c'est le stage qu'ils m'ont proposé : épauler un ingénieur pour monter ce laboratoire et définir le projet (les types de produits, l'approvisionnement en matière première, la construction des outils).

Finalement, c'était un gros challenge et c'était assez génial car à la fin nous avons pu développer de nouvelles recettes ! La formation agro m'a beaucoup servi.

 

Après avoir connu la recherche en laboratoire et la recherche en entreprise, quel était votre point de vue sur ces deux mondes ?

Dans une entreprise, généralement le rythme est beaucoup plus rapide, même trop parfois ! C'est vrai que c'est assez agréable et gratifiant de voir les résultats de son travail, mais il me manquait le côté plus intellectuel de la recherche : résoudre un problème. J'ai alors remarqué qu'il y avait une filiale Recherche chez Décathlon, connue pour ses compétences élevées en régulation thermique et biomécanique. Ils n'avaient rien en nutrition à ce moment là mais ils cherchaient à développer un projet santé. Supporté par Aptonia, j'ai finalement intégré ce service. J'ai alors commencé mon premier travail : aider la marque à monter en compétence sur la partie nutrition, d'un point de vue scientifique.

C'était passionnant de réaliser la revue de la littérature, tester les effets d'un produit sur les sportifs en établissant des protocoles scientifiques, découvrir le système des allégations santé. Dans le monde du sport, il n'y avait pas grand-chose qui existait à cette époque, il fallait ouvrir la voie : si on veut dire qu'un produit améliore un paramètre de santé (dans notre cas la performance physique), il faut soit qu'il y ait un taux spécifique d'ingrédients concernés soit il faut prouver cet effet.

Au final, c’était très intéressant pour moi mais cela apportait assez peu de résultats concrets pour l’entreprise : j'ai alors découvert à quel point la communication et le travail en commun étaient difficiles entre ces deux mondes que sont la Recherche et la production. Je pense que le schéma n'était pas le bon à l’époque mais je suis convaincu que les deux mondes ont un intérêt clair à s’entendre.

 

Quel est le processus de recrutement de l’ETH à Zurich ? Quel est le sujet de votre thèse aujourd’hui ?

 

Après deux ans et demi passés chez Décathlon, dans une ambiance très dynamique, j'ai décidé de repartir vers le monde de la recherche. Grâce au réseau de l'agro, j'ai entendu parler de l'ETH de Zurich et de sa culture de la recherche appliquée. Le système de recrutement des thésards y est très différent de la France : on postule à une école doctorale et une fois sélectionné, on est invité à passer une semaine à Zurich pour rencontrer et échanger avec les chercheurs. C'est vraiment génial et très agréable d'être considéré comme un collègue.

Depuis maintenant trois ans et demi, je réalise une thèse sur les mécanismes de contrôle de la prise alimentaire et de la dépense énergétique. En plus clair : pourquoi mange-t-on ; pourquoi, dans certaines pathologies, les mécanismes concernés sont-il déréglés ; comment cela fonctionne-t-il ?

Nous travaillons à partir de l'hypothèse suivante : au cours d'un repas, des hormones sont sécrétées et vont diminuer le sentiment de faim et prolonger le sentiment de satiété. Il y a des hormones qui circulent dans le sang mais il y a également des hormones à la demi-vie trop faible pour arriver jusqu'au cerveau. Il doit donc y avoir également une médiation neuronale entre l'intestin et le cerveau : ce qu'on appelle le « gut-brain axis ». 

Dans la littérature, on peut lire que le nerf vague, qui a des branches au niveau de l'intestin, exprime des récepteurs à certaines hormones de satiété. En travaillant sur des modèles animaux, nous cherchons donc à déterminer à quel point ce nerf joue un rôle sur la prise alimentaire En particulier, l'hormone GLP1 a une influence sur la prise alimentaire et possède un récepteur sur le nerf vague.

 

Il y a-t-il une application médicale ?

 

Oui, la stimulation nerveuse. Ce traitement existe déjà pour certaines pathologies comme l'épilepsie. Pour le moment nous travaillons uniquement sur les animaux, en particulier les rats. J’aimerais commencer à me rendre dans les hôpitaux universitaires, à Zürich notamment, pour discuter avec les chirurgiens qui travaillent déjà sur le nerf vague et récolter des données cliniques concernant les impacts sur le patient. Se dire "ça ne marchera peut-être pas sur l'homme" est bien entendu une crainte, mais c'est aussi ça qui fait le charme de la recherche (rire).

 

Qu’envisagez-vous après cette thèse ? Souhaitez-vous intégrer ce que vous avez appris au cours de cette thèse dans une entreprise, ou même dans votre future entreprise ?

 

Ce que j'explique avec ma thèse c'est qu’une stimulation du nerf vague pourrait diminuer la prise alimentaire. Une idée possible serait la création d'une start-up qui utilise une technique de stimulation électrique non invasive pour activer les récepteurs de ce nerf vague. Nous avons des cours sur la création d'entreprise à l'ETH, j’ai appris en particulier une chose : on a le droit de se tromper à partir du moment où on a tout essayé, c'est assez décomplexant !

Plus généralement, je pense que le « gut-brain axis » est une nouvelle cible thérapeutique pour énormément de pathologies. Mon futur proche intègrera donc très certainement cette idée, mais la forme reste à définir !

 

Vous avez commencé par travailler dans le domaine médical. Envisagiez-vous à l’époque continuer vos recherches dans ce domaine ?

 

En effet, j'y ai pensé et cela a très vite été mon premier "focus", ce qui explique mon stage sur la maladie d'Alzheimer. Cependant, la spécialité nutrition que j'ai suivie à l'agro m'a éclairci sur un point : comprendre l’impact d’un élément du quotidien (comme un repas) sur le long terme me passionne… Je pense aussi que ce sont les occasions qui font que l'on se dirige vers un sujet ou un autre.

 

Lorsqu’on est dans le milieu de la recherche et qu’on est passionné par son sujet, n’est-il pas parfois difficile de « laisser son travail au boulot » le soir lorsque l’on rentre chez soi ?

 

C'est vraiment un problème ! Quand tu commences à faire de la recherche, cela a tendance à révéler ta vraie nature : si tu as déjà une tendance "workoholic", cela va empirer et ta vie sociale peut en prendre un coup (rire). Mais plus sérieusement, c'est une question d’équilibre, personnellement, il y a des choses que je ne veux pas enlever de ma vie comme le sport ou le fait de sortir. De plus, rester connecté à la société permet de garder les pieds sur terre !

Faire de la recherche est un véritable challenge qui permet d'apprendre beaucoup sur soi-même !

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