JEAN-PIERRE CUGIER, Senior scientific officer, EFSA

Pour moi, être agronome signifiait avant tout connaître les plantes, les insectes et les maladies

 

Se spécialiser en protection des cultures ? Responsable de l'unité d'expérimentation des produits phytosanitaires ?

 A l'origine de la mise en place d'un laboratoire de fumigation ? Définir les limites maximales de résidus au niveau national ?

Une harmonisation au niveau européen puis international des règlementations sur les pesticides  ?

Rejoindre une institution européenne : l'EFSA ?

1975 - 1979
Etudiant, INA P-G (75), ENSSAA Dijon (79)

1979 - 1982

Responsable de l'unité "expérimentation de produits phytosanitaires" en région PACA

1983 - 1988

Responsable de l'unité expérimentation et avertissements agricoles vigne au sein du Service Régional de la Protection de Végétaux de la région PACA

1989 - 1990

Mise en place et responsable du laboratoire de Fumigation (DGAI/SRPV, Avignon)

1991 - 2004

Mise en place du laboratoire d'analyses de résidus de pesticides de l'UMR 513 INRA/DGAI

2004 - 2008

Directeur de l'UMR 513 INRA/DGAI

2008 - 2015

Responsable de la section "résidus de pesticides", EFSA, Parme

Pourquoi avez-vous voulu intégrer l’agro ?

 

Très jeune, je voulais travailler dans l’agriculture. Au collège mon ambition déjà était de devenir technicien agricole. Ayant la possibilité d’entrer en classe préparatoire, j’ai passé les concours de « l’Agro » en 1974 et je suis entré à l’INA-PG en 1975 après avoir fait mon service militaire. Pour moi, être agronome signifiait avant tout connaître les plantes, les insectes et les maladies. C’est donc assez naturellement qu’à l’INA-PG, j’ai décidé de m’orienter vers la spécialité protection des cultures.

 

Etant sur Paris, il m’avait été facile de me renseigner sur les possibilités de carrières qu’offrait la spécialisation protection des cultures. Je m’étais rendu à l’ANPP (association nationale de protection des plantes), j’avais rencontré des responsables de Rhône-Poulenc et d’autres entreprises. 

En parallèle, lors d’un stage à l’INRA de Versailles, j’avais eu l’occasion de discuter avec Alain Coleno qui venait juste de remplacer le professeur Viennot-Bourgin à la chaire de pathologie végétale de l’Agro. Je lui avais expliqué mon projet professionnel et, ayant la possibilité de rentrer à l’ENSSAA (Ecole Nationale Supérieure des Sciences Agronomique Appliqués de Dijon), il m’avait conseillé de suivre cette filière afin d’entrer au Ministère de l’agriculture, au service de la protection des végétaux.

 

Après votre scolarité, vous partez au service régional de la protection des végétaux à Marseille, aviez-vous un poste technique comme vous le souhaitiez lors de votre entrée à l’école ?

 

Comme souhaité, à la fin de l’ENSSAA, j’ai été affecté au Service de la Protection des Végétaux de Marseille (aujourd’hui Service Régional de la Protection des Végétaux (SRPV), service intégré à la Direction Régionale de l’Agriculture et de la Forêt (DRAF)).

 

Pourquoi ce choix ? Je voulais vraiment un travail technique que j’étais sûr de trouver dans ce service ! Un autre argument a été le dynamisme qu’offrait ce service avec un renouvellement important du personnel en place, pour cause de départ à la retraite de la génération des ingénieurs qui avaient constitué ce service juste après-guerre. Une nouvelle équipe se constituait donc !

 

A Marseille, j’étais responsable de l’unité d’expérimentation des produits phytosanitaires. Le travail consistait, dans le cadre de l’homologation, à tester l’efficacité des fongicides, insecticides et herbicides. Je travaillais en contact direct avec les agriculteurs qui mettaient à disposition des parcelles pour la réalisation des essais. C’était très formateur et j’ai beaucoup appris. Il était agréable de découvrir sur le terrain, les maladies et parasites qui nous avaient été présentés sous forme de diapositives dans les amphis de l’agro. C’était également très formateur d’avoir à répondre et à conseiller un agriculteur sur la conduite à tenir face à tel ou tel parasite.

Un problème sanitaire condamne l’exportation des pommes vers le Japon. Quelles ont été les mesures mises en place ? Comment avez-vous été acteur de ce projet ?

 

En 1988, Il m’a été proposé d’abandonner la viticulture pour participer à un nouveau projet de la DGAl (Direction Général de l’Alimentation) ; la mise en place d’un laboratoire de fumigation (traitement des denrées stockées). C’était l’époque où les producteurs français souhaitaient exporter des pommes vers certains pays asiatiques et en particulier le Japon. Cela imposait la mise au point de techniques de traitements afin de garantir la qualité sanitaire et l’absence de tout parasite ou maladie sur les fruits destinés à être exportés. Ce projet m’a occupé pendant près de trois années.

 

La première année a avant tout été une année de transition où il m’a fallu trouver des locaux, les aménager, faire l’acquisition de matériels bien spécifiques, recruter des personnes, constituer une équipe… et me former aux techniques de chromatographie. C’était toutefois un travail à mi-temps. L’autre partie du temps a été consacrée à travailler en collaboration avec TF1. Le ministère avait en effet décidé de promouvoir les bulletins d’avertissements agricoles par de la diffusion de messages associés aux bulletins météo diffusés à la télévision. L’expérience n’a toutefois pas été renouvelé et au bout d’un an, je me suis totalement consacré au laboratoire et ce, pendant deux années.

Fin des années 80, cette activité a toutefois été transférée en Aquitaine avec la création d’une unité mixte de recherche (UMR) regroupant l’INRA et le laboratoire des denrées stockées de la DGAl à Cenon, consacrée à l’ensemble des techniques de fumigation et de conservation des denrées. Se posait alors à moi la nécessité de trouver une nouvelle orientation professionnelle.

 

 

Il est important de se concentrer sur l’efficacité du pesticide mais qu’en est-il de ses résidus ?

 

Après plusieurs années consacrées aux pesticides et quasi exclusivement à leur efficacité, j’ai commencé à m’interroger sur l’impact de leur utilisation sur la santé humaine et en conséquence, sur le problème des résidus.

C’est une problématique qui commençait à peine à être soulevée au sein de la DGAl car exclusivement gérée à cette époque par la DGCCRF (Direction Générale de la Consommation, de la Concurrence et de la Répression des Fraudes). Ayant acquis dans le laboratoire de fumigation une expérience dans le domaine de la chromatographie et noué des relations avec le laboratoire de phytopharmacie de l’INRA d’Avignon, je me suis rendu au ministère avec la proposition de mettre en place un laboratoire mixte INRA/DGAL spécialisé dans l’analyse des résidus. Si, cette proposition n’a pas été très bien reçu dans un premier temps, cette unité mixte a finalement vu le jour fin 1990. Quel a été l’évènement déclencheur ? Des traces de procymidone (un fongicide anti- botrytis) ont été mises en évidence par les autorités Américaines dans les vins français à destination des USA. Non autorisé outre atlantique, ces résidus de procymidone ont entravé les exportations de vins européens à destination de l’Amérique du Nord. Il était alors évident que la problématique résidus devait également être prise en compte dans les conseils d’utilisation des pesticides diffusés par la DGAl.

 

Comment fonctionnait le laboratoire d’analyse de résidus ? L’objectif était-il de définir les limites maximales de résidu au niveau national ?

 

L’unité mixte de recherche (UMR) INRA/DGAL, a donc vue le jour fin 1990 en Avignon sous le nom de GRAPPA (Groupement de Recherche et d’Analyse des Pesticides dans les Produits Alimentaires). 

L’objectif du GRAPPA a principalement été de constituer des dossiers résidus permettant de définir des limites maximales de résidus (LMR) sur les cultures mineures délaissés par les industriels du domaine phytosanitaire. Le travail était segmenté et plusieurs acteurs intervenaient : les entreprises phytosanitaires qui s’engageaient à déposer un dossier d’autorisation sur les cultures mineures, le service protection des végétaux de la DGAL qui mettait en place les essais résidus aux champs et enfin, le GRAPPA qui réceptionnait les échantillons et les analysait. Les rapports d’analyse étaient ensuite inclus dans les dossiers servant à la fixation des LMR et à l’obtention des autorisations d’usage pour des cultures mineures.

 

La seconde activité du laboratoire a été la mise en place des enquêtes résidus DGAl permettant de mettre en relation les pratiques agricoles et les niveaux en résidus observés à la récolte, afin de conseiller les agriculteurs, via les avertissements agricoles, sur les pratiques les moins pénalisantes en termes de résidus.

 

Quelles étaient vos missions dans le cadre de cette harmonisation au niveau européen ?

 

A partir de 1994, j’ai commencé à m’investir dans la rédaction de monographies dans le cadre de la directive 91/414 relative à l’évaluation des substances pesticides au niveau européen. Afin de faire face au vaste nombre de molécules, le travail d’évaluation a été réparti entre les états membres, chaque état étant nommé « état membre rapporteur » pour un certain nombre de molécules et chargé de rédiger une évaluation (monographie) servant de document de base pour les discussions. J’ai donc, au titre d’état membre rapporteur, participé à la rédaction de la section résidus d’une quinzaine de monographies. Chaque monographie est en fait le résultat d’un travail collectif impliquant un total de 5 scientifiques spécialisés dans le domaine de la physicochimie, la toxicologie, des résidus, de l’environnement et de l’éco-toxicologie.

 

Bien évidemment, cela se traduisait par de nombreuses réunions de coordination tant au niveau national qu’européen ; en Allemagne à la BBA (Federal Biological Research Centre for Agriculture and Forestry, Brunswick) et en Angleterre au PSD (Pesticides Safety Directorate, York), puis en Italie à Parme, lorsqu’en 2004, la coordination des évaluations a été transférée à l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA). J’ai participé à ce travail d’évaluation de 1994 à 2008.

 

 

Comment s’est déroulée cette procédure d’harmonisation au niveau européen ?

 

En juillet 1993, lorsque la directive 91/414 a été mise en application, un total d’environ 650 substances actives étaient autorisées dans les 15 pays composant la CEE. La Commission avait alors prévu de finaliser les évaluations de toutes ces molécules en 10 années. En fait, la procédure a mis 20 ans et s’est terminée en 2013. 

Le Bilan ! les 2 tiers des pesticides présents sur le marché européen en 1993 ont été retirés du marché. Sur les 650 substances actives, un peu plus de 200 ont été finalement autorisées. La règlementation européenne a donc grandement contribué à retirer du marché les molécules les plus problématiques en termes de santé pour les utilisateurs (agriculteurs), les consommateurs et pour l’environnement.

Ce travail d’évaluation est en perpétuel renouvellement car les autorisations ne sont pas définitives. Chaque substance est réévaluée tous les 10 à 15 ans afin de prendre en compte l’évolution des réglementations, des progrès scientifiques... En outre chaque année, il convient d’assurer l’évaluation des dossiers relatifs à une dizaine de substances actives nouvelles.

 

En plus de l’évaluation des substances actives, un vaste travail a été réalisé dans le cadre du Règlement 296/2005 afin de disposer au niveau européen de limites maximales de résidus harmonisées pour chaque molécule. Là encore, mon implication dans cette procédure a été assez importante.

Limites maximales de résidus : définition nationale, harmonisation européenne et enfin internationale, comment participiez-vous à cette ultime harmonisation ?

 

Cette question d’harmonisation des règlements pesticides, des LMR existe également au niveau international. J’ai donc participé à partir de 1995 aux travaux du Codex Alimentarius, instance conjointe FAO/OMS chargée de la fixation de normes dans les produits alimentaires et en conséquence des LMR pour les pesticides. Cela se traduisait par une réunion annuelle d’une dizaine de jours, pendant laquelle les définitions de résidus et propositions de LMR étaient discutées pour une trentaine de molécules, avec comme objectif une harmonisation au niveau international.

A partir de la fin des années 90, j’ai également pris part à des missions pour le FVO (Food and Veterinary Office, Dublin). Par exemple, au titre d’expert technique, j’ai participé à des missions d’audit auprès des pays candidats à l’entrée dans l’Union Européenne (Slovaquie, Bulgarie…). Il s’agissait, dans le domaine phytosanitaire, de vérifier la bonne transcription des règlements européens dans les réglementations nationales, préalable nécessaire à toute adhésion à l’UE. Ces audits consistaient également à vérifier les capacités analytiques des laboratoires d’analyse de résidus de pesticides et leur implication dans les démarches qualité.

Après avoir beaucoup travaillé pour l’Europe, vous décidez de rejoindre une institution européenne... Comment cela s’est-il fait ? 

 

Cela faisait déjà pas mal de temps que mon implication dans les évaluations nationales, européennes et internationales m’accaparait à plus de 75%, avec un investissement dans les travaux du laboratoire peu à peu réduite en « peau de chagrin ». Directeur de l’UMR les dernières années, je gérais le laboratoire d’un point de vue administratif, mais j’avais cessé d’être à la paillasse ! J’avais donc pris la décision, si l’occasion se présentait dans le domaine des pesticides, de postuler à un poste au niveau européen, à l’EFSA ou à la Commission. J’attendais les années 2009/2010, date à laquelle mon épouse pouvait prétendre à la retraite pour prendre une telle décision ! La fermeture du laboratoire a un peu précipité les choses. Fin 2007, j’ai donc postulé à l’appel à candidature de l’EFSA pour être responsable de la section résidus au sein de l’unité pesticides. J’étais en « terrain connu » car depuis 2004, je participais aux réunions d’experts organisées par l’EFSA dans le domaine des résidus et que je présidais à partir de 2006. Ma candidature a été retenue et je suis donc entré à l’EFSA en juin 2008.

 

 

Quelles sont vos missions à l’EFSA ?

 

Je me suis donc retrouvé de l’autre côté de la barrière : avant je rédigeais des monographies transmises pour être évaluées au niveau européen. Maintenant je reçois ces monographies afin de les évaluer et de rédiger les conclusions !

 

En effet, l’EFSA a repris en 2004 la coordination des évaluations que la Commission déléguait auparavant à la BBA et au PSD. Les monographies sont maintenant envoyées à l’EFSA qui se charge de les dispatcher auprès des états membres, de recevoir leurs commentaires, d’organiser si nécessaire des réunions d’experts, d’évaluer l’ensemble des informations ainsi disponibles et au final, de rédiger pour chaque pesticide une conclusion. Cette « EFSA conclusion » servira aux états membres réunies au sein du SCoPAFF à prendre une décision d’autorisation ou de non autorisation de la substance active dans l’union européenne. L’EFSA ne prend donc pas de décisions d’autorisation. Dans cette procédure, l’EFSA joue le rôle « d’évaluateur du risque » chargé de l’évaluation scientifique d’une molécule, les états membres étant les « gestionnaires du risque » chargés de la décision d’autorisation.

 

 

Au cours de votre carrière, vous avez mené beaucoup de travaux d’harmonisation, quelles conclusions en tirez-vous ?

 

Finalement de prime abord, l’harmonisation n’est pas si évidente : Entre pays membres il convient dans un premier temps de s’attacher à avoir la même compréhension des textes et règlements. De grand progrès ont été réalisés ces dernières années avec l’adoption des documents guides OCDE, non seulement par l’UE, mais également par les autorités Nord-Américaines, l’Australie… Toutefois, selon les évaluations, des différences persistent dans la fixation des normes toxicologiques, des définitions des résidus et les LMR.

 

Malgré tous ces efforts, une harmonisation totale des normes au niveau international est cependant peu probable car les quantités de pesticides que nous pouvons ingérer dépendent aussi de nos habitudes alimentaires. Par exemple, une LMR proposée sur le riz au niveau européen et basée sur une consommation quotidienne d’une dizaine de grammes ne sera pas compatible avec un régime alimentaire asiatique de plusieurs centaines de gramme par jour et, réciproquement, si l’on adresse maintenant à la consommation des pommes de terre… Nous pouvons espérer aboutir à une harmonisation de certaines données toxicologiques mais en ce qui concerne les LMR, celles-ci dépendent énormément des données de consommation.

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