Laurence Ménard, Senior Research Investigator, Bristol-Myers Squibb

Dans la recherche publique, il y a une forte pression pour publier que l’on n’a pas dans le privé. Dans le privé, les publications sont vraiment du bonus.

Quelles sont les différences entre la recherche publique et privée aux E-U ? Quelle sont les recherches actuellement effectuées en oncologie ?

1999-2002

Student, INA-PG

 

2002-2004

Analyst Programmer, Unilog IT Services

 

2004-2006

PhD, Immunology, Université de Tours

 

2004-2007

Doctoral Student, Dartmouth Medical School

 

2007

Postdoctoral Fellow, Columbia University Medical Center

 

2007-2009

Postdoctoral Fellow, Hospital for Special Surgery-Weill Cornell

 

2009-2013

Postdoctoral Fellow, Yale University

 

2013-2015

Research Investigator, Bristol-Myers Squibb

 

2015-Aujourd’hui

Senior Research Investigator, Bristol-Myers Squibb

Le métier de vos rêves étant petite ?

Je voulais être femme de ménage mais très vite j’ai voulu faire chercheur.

Votre métier actuel en quelques mots ?

Trouver les patients qui vont répondre à nos médicaments.

Motivation en se levant le matin ?

 

Faire de l’analyse de données scientifiques.

Ce que la formation à AgroParisTech vous a apporté ?

 

Une bonne culture générale et de très bons amis.

Les enjeux majeurs des futurs agros?

 

Trouver leur voies car on peut tout faire en sortant de l’agro.

Conseil pour les étudiants ?

Etre curieux. Utiliser les stages pour découvrir de nouveaux domaines et partir à l’étranger.

 

La vie à Princeton ?

C’est le paradis. C’est une petite ville avec une grande qualité de vie.

Quelle spécialisation as-tu suivi à l’agro ?

 

Je suis rentrée à l’agro en 99. J’ai fait un DEA en biologie des invertébrés comme spécialisation à Roscoff en partenariat avec l’Université Pierre et Marie Curie. A l’origine je voulais faire de la biologie marine. J’ai été déçue par mon stage de DEA, d’un point de vue scientifique. Bien que j’aie presque toujours voulu être chercheur, je me suis alors dit que la recherche n’était peut-être pas faite pour moi.

 

J’ai travaillé pendant un an en informatique chez un prestataire de service mais la recherche et la science me manquaient. C’est pourquoi j’ai cherché une position pour faire une thèse. J’ai contacté plusieurs personnes, notamment une ancienne de l’agro qui dirigeait un laboratoire de recherche à Pasteur et travaillait en collaboration avec un laboratoire aux E-U, à l’université de Dartmouth, dans le New Hampshire. Elle m’a recrutée et m’a envoyée dans le labo américain faire ma recherche de thèse en immunologie sur la maladie de Crohn chez la souris. J’étais inscrite à l’école doctorale de Tours et je suis rentrée en France pour défendre ma thèse. Puis j’ai continué sur un post doc.

 

Après avoir obtenu ta thèse, tu reviens à New-York faire un post doc, quel était le sujet et pourquoi revenir aux E-U ?

 

J’ai fait un post doc à New-York sur les lymphocytes B. J’étudiais l’établissement de la tolérance chez les cellules B chez l’homme. On utilisait des échantillons de patients qui avaient des immunodéficiences primaires innées. Dès ma thèse, j’avais beaucoup aimé l’ambiance dans le labo aux E-U. Il y avait une énergie que je n’avais pas trouvée en France. Les gens sont très motivés, il y a beaucoup de compétition. C’était très dynamique et ça m’a tout de suite plu. Je trouve aussi que c’est mieux professionnellement de faire un post doc aux E-U, il y a plus de fonds disponibles. Et finalement, d’un point de vue personnel, c’était important que ce soit à New-York. Ensuite, j’ai suivi mon labo qui a déménagé à Yale, ce qui a été un tremplin pour ma carrière.

 

A la fin de mon post doc, j’ai commencé à chercher du travail et je me suis dirigée vers l’industrie pharmaceutique.

 

Penses-tu qu’il est important de faire sa thèse et son post doc sur deux sujets différents ?

 

Oui, je pense que c’est important car l’objectif du post doc est d’apprendre de nouvelles techniques. Je pense qu’il est important de changer d’environnement, de changer de directeur, de laboratoire et surtout d’augmenter son champ de connaissances et d’expertises.

 

Pourquoi t’es-tu orientée vers l’industrie pharmaceutique à l’issue de ton post doc ?

 

Je n’avais plus envie de continuer dans l’académie pour plusieurs raisons. Tout d’abord, je souhaitais venir en aide aux patients et  j’avais la volonté de participer à la recherche et à la création de nouveaux médicaments. Financièrement, la levée de fonds dans le secteur de la recherche était de plus en plus difficile même aux Etats-Unis. De plus, je n’avais plus envie de travailler 50h par semaine, je désirais avoir une vie plus équilibrée et plus stable.

 

Quelles recherches mènes-tu chez Bristol-Myers Squibb ?

 

Cela fait presque 5 ans que je suis chez Bristol-Myers Squibb en tant que chercheur. Je travaille sur l’immunologie translationnelle, c’est à dire l’immunologie humaine. Il s’agit de comprendre le système immunitaire chez les patients. Je travaille plus particulièrement en immuno-oncologie qui consiste à détruire les tumeurs en utilisant le système immunitaire des patients. Il existe une nouvelle classe de médicaments qui utilisent le système immunitaire pour combattre le cancer.

 

J’aime générer des données scientifiques, les analyser et publier des papiers. Mon patron me demande souvent ce que je souhaite faire d’ici quelques années mais je n’ai pas envie d’évoluer vers des postes de direction et de stratégie. Je souhaite rester près de la science, dans le laboratoire où je supervise une équipe de 9 personnes.

 

Quel est plus précisément ton rôle au sein du processus de développement d’un médicament et avec qui interagis-tu principalement ?

 

J’exerce très en amont de l’industrie. Depuis que je suis arrivée, j’ai vu des médicaments approuvés en essai clinique et commercialisés.

Nous travaillons sur des échantillons de patients, en collaboration avec des laboratoires académiques. Je ne travaille pas directement en développement de nouveaux médicaments mais nous essayons d’identifier les types de patients qui ont plus de chances de répondre à nos médicaments. Je suis donc en lien étroit à la fois avec les personnes qui ont créé et développe le médicament et celles qui gèrent les études cliniques. Mes principaux interlocuteurs sont donc pour plus de la moitié des personnes d’autres équipes. 80 % de mon temps concerne mes recherches en immuno-oncologie. C’est vers cela que la compagnie a décidé de se focaliser.

 

Peux-tu nous détailler un projet sur lequel tu as travaillé ?

 

BMS génère des anticorps contre certaines cibles. Par exemple, Nivolumab est un anticorps qui agit contre la molécule PD1 qui inhibe les lymphocytes T, cellules ayant un rôle essentiel dans le combat contre les tumeurs. Dans nos échantillons de patients, nous allons regarder si la quantité de molécule cible, ainsi que d’autres marqueurs qui y sont associés, est augmentée chez certains patients. En fonction de cela, nous pourront spéculer que ces patients répondront mieux à cet anticorps-médicament que d’autres. Puis ces hypothèses devront être confirmées en essais cliniques. L’idée est de trouver les sous populations de patients qui vont répondre à nos médicaments. Ce type de traitement est souvent en complément d’autres traitements, comme la chimiothérapie.

 

Penses-tu que l’immuno-oncologie est l’avenir pour soigner les cancers ?

 

Oui tout à fait. Je pense qu’il est essentiel de stratifier les patients et de faire de la médecine personnalisée. Un patient a des marqueurs particuliers et doit alors être traité d’une façon particulière. Il y a énormément d’hétérogénéité entre les tumeurs d’un même type de cancer chez différents patients. Par exemple, certains mélanomes présentent un grand nombre de cellules immunitaires alors que d’autres n’en ont pas du tout. Il est crucial que les patients ne perdent pas de temps avec des traitements qui ne marcheront pas car pendant ce temps leur cancer progresse.

 

Comment te procures-tu les cellules de patients sur lesquelles tu travailles ?

 

Il y a deux types de fournisseurs : soit on établit des collaborations avec des labos en université, soit on travaille avec des compagnies qui s’occupent de rentrer en contact avec les cliniciens qui ont accès à ces échantillons.

 

Est-ce que vous observez des effets placebos lors des essais cliniques ?

 

Oui beaucoup, surtout lorsque je travaillais sur les maladies auto-immunes. C’est impressionnant de voir l’effet placebo. Les patients se sentent mieux et les symptômes peuvent également s’atténuer dans certains cas. En général, les patients sous placebo ont quand même un traitement de fond et sont comparés aux patients avec traitement de fond+ médicament testé. Dans ce cas-là, cela signifie que le traitement de fond est suffisant.

 

Est-ce que ton post doc a été essentiel pour obtenir cet emploi ?

 

Oui tout à fait. On voit vraiment une différence de maturité dans le raisonnement scientifique chez les personnes qui ont fait un post doc en plus d’une thèse.

 

Quelles différences majeures as-tu observé entre la recherche publique et privée ?

 

Tout d’abord en ce qui concerne les financements, c’est le jour et la nuit. La recherche privée aux E-U dispose de beaucoup plus de fonds que la recherche publique. En recherche privée, j’interagis avec beaucoup plus de personnes : des chimistes, des toxicologues, des personnes qui testent chez l’animal, etc. Les types de projets que l’on mène sont beaucoup plus divers qu’en recherche académique. J’ai aussi l’impression qu’on est plus libre et qu’on attend plus de leadership de notre part, mais cela peut dépendre de la culture de l’équipe ou même de la compagnie. L’aspect négatif en recherche privée est que les décisions ne sont pas toujours prises scientifiquement mais aussi commercialement. Les commerciaux peuvent décider qu’une maladie ne les intéresse plus pour des raisons commerciales alors que nous avons déjà fait un travail de recherche important. Cela arrive que cela soit frustrant de ne pas pouvoir mener à bien le projet.

Les commerciaux donnent les grandes directions de la compagnie. Mais il faut garder en tête que c’est grâce à l’argent de la compagnie qu’on a ensuite les moyens de mener les recherches avec suffisamment de fonds.

 

Est-ce qu’il y a plus de pression pour fournir des résultats que dans le public ?

 

Je trouve que dans le public, il y a une forte pression pour publier que l’on n’a pas dans le privé. Dans le privé, les publications sont vraiment du bonus. En ce qui concerne les résultats, il est certain qu’on ne peut pas passer 3 ans sur quelque chose qui ne marche pas. On a tout de même le temps de mener des expériences mais l’objectif n’est pas de s’entêter avec un projet qui ne marche pas.

 

En ce moment, quels sont les cancers sur lesquels vous travaillez ?

 

On travaille sur plusieurs types de cancers (poumon, rein, peau, colorectaux, etc.) Les projets durent en général 2-3 ans à condition que cela fonctionne. Nous sommes en charge des projets dès qu’il y a une molécule importante. Dans notre équipe, notre rôle est de suivre les projets jusqu’en phase 2 d’essai clinique.

 

Comment s’organise la répartition des projets chez Bristol-Myers ?

 

Dans notre équipe, à mon niveau on se distribue les projets. Les techniciens généralement travaillent sur plusieurs projets, selon leur expertise.

 

Au sein de Bristol-Myers, nous sommes un petit groupe de scientifique à travailler sur l’immunologie translationnelle.

 

Est-ce qu’aujourd’hui tu envisages de changer d’entreprise ?

 

Non je suis très bien dans cette entreprise. De plus, nous sommes en train de construire une base de données scientifiques et ce serait dommage que je ne puisse pas l’explorer. Je trouve que mon travail est très intéressant, que les résultats de notre travail aura un gros impact positif pour les patients. Et puis je m’entends très bien avec mon équipe. De la même manière, je ne me vois pas rentrer en France.

Recherche – Industrie Pharmaceutique – Oncologie – Bristol-Myers Squibb – Philadelphie – USA

Laissez un commentaire

Contactez-la

  • LinkedIn Social Icon