LUCILLE BELLEGARDEPhD Candidate, SRUC

J'ai toujours eu cette image un peu magique de la recherche !

Se spécialiser en sciences animales et éthologie appliquée ? Une expérience en tant que technicienne scientifique au CSIRO en Australie ? Un stage sur le biais cognitif au SRUC d'Edimbourg, une première approche du sujet ? Réaliser une thèse en partenariat avec l'INRA et le SRUC sur la perception des émotions chez les petits ruminants ?

2009 - 2013
Etudiant, INA P-G (2009)

 

Juin 2011 - Décembre 2011

Project Officer, CSIRO

Mars 2012 - Aout 2012

Experimental manager, SRUC

Mars 2013 - Aout 2013

Project Officer, French National Institute for Agricultural Research

Octobre 2013 - Aujourd'hui

PhD Candidate, SRUC

Le métier de vos rêves étant petit ?

Médecin légiste jusqu'à ce que je réalise qu'il fallait être médecin

En un mot la vie à Edimbourg ?

Faire la queue pour prendre le bus

Un conseil pour les étudiants ?

N'hésitez pas à changer de stage en césure si ça ne vous plait pas, si je ne l'avais pas fait je ne serais jamais là où je suis aujourd'hui

L’éthologie, une découverte, votre voie se dessine ?

 

Je suis entrée à l’agro en 2009, je fais donc partie de la dernière promotion avant la fusion entre l’INAPG, la FIF et ENSIAA. J’ai toujours voulu faire de la recherche, et avec la première année, j’ai commencé à m’intéresser de plus en plus à l’élevage et aux animaux. En deuxième année, j’ai choisi des modules sur les sciences animales et en particulier celui de Hans Erhard sur l’éthologie appliquée qui m’a vraiment intéressé et a orienté la suite de mes études.

 

Pourquoi l’agro ? je ne voulais pas être vétérinaire et je voulais la meilleure école. Comme beaucoup j’aimais bien la biologie, je ne voulais pas aller à l’université donc j’ai choisi les classes préparatoires. Au forum des prépa, les élèves d’agro ont présenté le château de Grignon, la césure… j’étais emballée !

 

Je suis partie en césure en commençant par un stage en Australie, à Armidale au CSIRO. J’étais technicienne scientifique donc je participais à toutes les expériences, ce qui m’a permis de découvrir l’intégralité de ce qu’on peut faire en éthologie appliquée ! J’ai travaillé en laboratoire, réalisé des tests de comportement … J’ai adoré cette initiation à la recherche !

 

Pour ma deuxième partie, je suis partie en Hongrie pour travailler sur des aspects plus biomoléculaires. Cela ne s’est pas très bien passé, personne ne parlait anglais, je n’avais rien à faire et personne pour m’encadrer. Au bout de dix jours, j’ai donc décidé de changer de stage ! J’ai contacté l’agro et je suis partie au SRUC à Edimbourg pour travailler sur le biais cognitif !

 

 

Vous découvrez le biais cognitif en Australie, et vous vous concentrez sur celui-ci durant votre deuxième partie de césure… Qu’est-ce que le biais cognitif ?

 

Tout d’abord, pour répondre à votre question, sur ce qu’est le biais cognitif. Les états émotionnels influent sur les processus cognitifs et inversement (processus cognitif : le traitement d’informations, l’apprentissage, le langage…). L’idée est donc d’apprendre quelque chose à un animal (par exemple, associer un indice à une récompense) avant de changer son état émotionnel. Cela nous permet de voir l’influence sur l’apprentissage. Comment changer l’état émotionnel de l’animal ? On peut perturber ses conditions de vie, créer un stress chronique ou bien utiliser des pratiques d’élevage ponctuelles et négatives pour l’animal : la castration ou l’écornage. C’est beaucoup plus facile d’induire des états négatifs que des états positifs !

 

Je pense que c’est grâce à mon expérience en Australie que j’ai été retenue pour ce stage au SRUC. J’ai travaillé sur les vaches laitières. J’étais toute seule sur mon projet : c’était à la fois très intéressant et effrayant ! C’était un peu comme une mini thèse. Mon expérience en Australie m’a beaucoup aidé ne serait-ce que pour la manipulation des animaux !

 

Une spécialité EDEN en dernière année à l’agro. Aviez-vous envie de profiter de votre stage de fin d’étude pour découvrir le monde de la recherche ?

Assez logiquement, j’ai donc choisi la spécialité EDEN pour ma troisième année. Pour mon stage de fin d’étude, j’ai voulu tester la recherche en France : je travaillais toujours sur le comportement animal avec les chèvres de la ferme de Grignon.

 

En parallèle, Hans Erhard avait décidé de monter un projet de thèse en partenariat avec le SRUC. J’ai eu beaucoup de chance car ils ont décidé de me proposer ce projet de thèse, sans lancer d’appel à candidatures ! Si je n’avais pas changé de stage en césure, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui (rire).

 

J’étais contente de finir les études et de commencer à travailler. La césure était une bouffée d’air frais et le retour avait été un peu difficile !

 

 

Aujourd’hui, vous finissez une thèse, quel est votre sujet ?

 

Ma thèse est un partenariat financier entre le SRUC et l’INRA et une codirection scientifique entre le SRUC, l’Université d’Edimbourg, l’école doctorale d’AgroParisTech et l’INRA. Sur mes trois années, j'ai passé 1/3 du temps en France et 2/3 du temps en Ecosse.

 

Je travaille sur la perception des émotions chez les petits ruminants (brebis et des chèvres). Tout d’abord, nous prenons en photo des animaux (de face) dans différents états émotionnels (positifs ou négatifs) et nous présentons ensuite ces photos aux animaux. A partir de cette étape, nous avons conduit plusieurs expériences permettant de répondre à certaines interrogations :  les animaux peuvent-ils identifier différents états émotionnels ? Comment travailler sur le biais cognitif ?

 

 

Etes-vous certain de la façon dont les animaux perçoivent les images ?

 

Nous ne sommes pas encore sûrs à 100% de la façon dont les animaux perçoivent les images. A priori aux premiers stades, lorsqu’un animal n’a jamais vu une image, il va penser que c’est le vrai animal en face de lui. C’est assez marrant d’ailleurs, parce que les brebis sont super contentes de voir une « copine » (rire). Assez vite, elles comprennent que ce n’est pas un vrai animal, car celle-ci ne bouge pas et ne sent pas. Nous estimons donc qu'elles sont capables d’établir l’équivalence entre la photo et le sujet. Cela peut être discuté : certains pensent que la brebis identifie un assemblage de traits et de points, et non pas une représentation.

 

 

Comment sont réalisées ces photos d’animaux prises dans des états émotionnels positifs et négatifs ?

 

Pour induire un état négatif, nous pouvons par exemple isoler les animaux (les brebis n’aiment pas l’isolement). Les bêtes ont alors les oreilles en arrière, les yeux et les narines qui s’écarquillent ! Une situation positive est plus difficile à induire mais par exemple pour les chèvres, il suffit de leur gratouiller la tête et le cou : la différence est flagrante, les oreilles se relâchent et les yeux se ferment un peu.

 

Il est aussi possible d’utiliser des drogues pour induire des effets négatifs : l’opposé des antidépresseurs. Nous avons choisi de ne pas le faire car les brebis auxquelles on a administré des drogues ne peuvent plus revenir dans la chaîne alimentaire ensuite et leurs descendances non plus. Nous travaillons avec des animaux d’élevages, des brebis à agneaux, il était donc impossible d’utiliser des médicaments.

 

 

Première expérience réalisée : identification d’états émotionnels différents et transfert de l’apprentissage. Expliquez-nous !

 

La première expérience consistait à vérifier que les animaux pouvaient identifier des états émotionnels différents (en utilisant des photos de brebis connues). Pour cela, étaient montrées à la brebis deux photos et elle devait choisir toujours la même émotion en allant toujours du côté de l’image présentant cette émotion.

 

Nous avons ensuite voulu vérifier qu’elles pouvaient transférer leur apprentissage en leur montrant des photos de brebis qu’elles ne connaissaient pas. Nous avons eu ¾ des transferts, cela signifie qu’elles peuvent discriminer et transférer la compétence. Est-ce que cela signifie qu’elles ont compris la valeur intrinsèque de l’image ? Nous pensons que oui, car nous avons détecté une différence de vitesse d’apprentissage selon la photo récompensée. Celui-ci serait plus rapide pour une photo dans un état négatif. Nous pensons que cela doit être plus important pour les brebis, d’être attentif aux signes extérieurs négatifs présentés par leurs congénères, en cas de danger.

 

 

Deuxième expérience conduite : le biais cognitif. Comment s’est déroulée cette deuxième partie de votre thèse ?

 

Nous avons ensuite voulu travailler sur le biais cognitif. Le but ? Leur apprendre à associer des images de congénères dans des états émotionnels positifs ou négatifs avec une conséquence positive ou négative, puis leur présenter des photos ambiguës (photos d’animaux dans des états positifs ou négatifs que l’on morphe ensuite).

Cette deuxième expérience n’a pas fonctionné comme prévue. L’apprentissage ne s’est pas bien déroulé. De plus, plus tu montres une face, plus celui-ci devient connu par l’animal et il perd donc de sa valeur notamment si la seule différence est une émotion. Notre difficulté est que le stimulus utilisé a une vraie valeur mais est très compliqué à manipuler car très chargé en sens ! Très vite ce dernier est altéré ou perdu, cela revient à travailler avec des symboles ou des couleurs : c’est dommage car ce n’est pas l’objectif. Nous avons peut-être mis la barre un peu haute…

 

 

Aujourd’hui quel est l’état de votre thèse ?

 

Aujourd’hui, je suis en troisième année de thèse donc j’ai plus de recul sur le projet, nous avons un peu modifié la direction de la thèse (par rapport à ce qui était prévu au départ). Nous sommes partis sur l’approfondissement de la perception des émotions chez les petits ruminants.

Cela est d’autant plus intéressant que les ruminants sont des animaux élevés en groupe et la dimension sociale est une dimension du bien-être animal qui est encore très peu étudiée ou prise en compte. Elle l’est déjà chez les porcs par exemple, où il existe des problèmes d’agression entre animaux.

 

 

Expérimentation animale et éthique, quel est votre point de vue, êtes-vous montré du doigt ?

 

Je n’ai aucun problème avec l’expérimentation animale tant que c’est fait dans de bonnes conditions avec un comité d’éthique où toutes les décisions sont discutées. Quand je suis arrivée la première année au SRUC, on nous a demandé de faire attention lorsque nous racontons notre travail en public, les gens peuvent ne pas comprendre. En plus, il y a déjà eu des problèmes de sécurité au SRUC et au Roslin Institute (avec qui nous partageons le bâtiment), notamment à cause de Dolly, le premier mouton cloné.

 

Mon groupe de travail s’appelle « bien être et comportement animal », j’ai donc peut-être moins de problèmes que si je conduisais des tests sur d’autres sujets qui dérangent plus.

 

 

Qu’envisagez-vous pour la suite ?

 

Objectivement je ne vais pas être difficile, je ne peux pas trop me le permettre sur le marché du travail. Mon idée est quand même de rester dans ce domaine mais il y a de plus en plus de personnes qui veulent travailler dans l’ethnologie appliquée et il y a très peu de postes dans la recherche publique. Mon cœur balance complètement entre essayer de rester dans le secteur public et rentrer en France. Pour faire de la recherche honnêtement, je préférerais ne pas rentrer en France. Les salaires sont plus bas, il y a moins de moyens disponibles pour mener les recherches et aussi moins de débouchés.

 

Il existe aussi des postes dans le privé qui ont l’air sympa en R&D par exemple, ce qui me permettrait de garder un pied dans la recherche. Je pense par exemple au comportement alimentaire, pour tester les préférences alimentaires ou pour les entreprises qui développent les bâtiments d’élevage pour tester le confort des animaux.

 

J’ai bonne espoir de valider mon parcours d’ingénieur docteur, il y a de plus en plus de pays où le statut de docteur est quasiment nécessaire pour trouver un emploi.  Nous avons tellement l’habitude de nous débrouiller tout seul dans des situations compliquées que c'est vraiment valorisable (rire) !

 

 

Dans votre vie, travaillant dans la recherche, est-il difficile de séparer vie professionnelle et vie personnelle ? ?

 

Pour moi la recherche est vraiment comme un travail donc quand je rentre chez moi je coupe ! Je ne me remets pas à travailler sur mon ordinateur le soir, ce qui ne m’empêche pas de penser souvent à mon travail mais il y a différentes façons de le gérer.

 

Dans le monde de la recherche, tu as une flexibilité et un confort de vie incroyable ! Les gens ici, ils font 9h – 17h et quand tu as des enfants c’est vraiment pratique de pouvoir choisir ses horaires. Les salaires ne sont pas très élevés mais cette qualité de vie est très appréciable.

 

 

Qu'est-ce qui vous plait dans la recherche ?

 

Je pense que je n’ai jamais été attirée par l’entreprise. J’ai toujours eu cette image un peu magique de la recherche : « faire des choses cool avec des gens cool » (rire). Je ne sais pas pourquoi.

 

En effet, parfois c’est compliqué, les expériences ne fonctionnent pas, les responsabilités sont énormes, et puis à un moment ce qu’on attendait fonctionne, et là, on est vraiment content ! (Rire).

 

En France la précarité des jeunes chercheurs est un vrai problème qui m’effraie de plus de plus. Ils accumulent les post doc jusqu’à trouver un poste, c’est très compliqué...

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