Marjolaine Mondon, Coordonnatrice de projets, Conseil des appellations réservées, Montréal

Les appellations réservées sont encore peu implantées au Québec, c’est la vision de marques privées qui prédomine.

Démocratiser les appellations d’origine au Québec ? L'impact du CETA sur l'agriculture québécoise et ses produits ? Un métier alliant la production, le réglementaire et le juridique ?

2002-2006

Etudiante, Développement agricole

2007 - 2011

Analyste, EcoRessources Consultants

2011-Aujourd'hui

Coordinatrice de projets, Conseil des appellations réservées et des termes valorisants

Quelle formation as-tu suivi à l’agro ?

 

Avant AgroParisTech, j’ai fait un DUT donc j’ai intégré l’école via le concours C. La première année a été un peu dure en maths et en mécaniques des fluides mais ça s’est bien passé quand même. J’ai beaucoup aimé les cours d’éthique, je trouvais l’idée assez innovante. J’ai fait une césure avec une 1ère partie au Kenya dans une station de recherche traitant des questions d’intégration des OGM pour augmenter la productivité agricole. J’ai fait ma 2ème partie en recherche socio-économique et développement territorial à Clermont-Ferrand au Cémagref . En dernière année, j’ai fait la spécialisation Développement Agricole. J’ai vraiment adoré cette spé. J’aimais beaucoup les questions de macro-économie, de lien entre les personnes et de l’impact sur les marchés. J’ai fait mon stage de fin d’étude en Jordanie et j’ai étudié la possibilité d’implanter une indication géographique protégée sur la filière huile d’olive produite  en zone traditionnelle.

 

Ton diplôme en poche, tu décides de chercher du travail au Canada, comment t’y es tu prise ?

 

J’ai obtenu mon diplôme en 2006 puis je suis venue au Canada en 2007. J’ai cherché pendant un bon moment du travail en France et je n’ai pas trouvé, je cherchais à l’ONF, dans des chambres d’agriculture. Je regardais aussi à l’étranger et j’ai cherché au Canada. Le réseau agro m’a beaucoup aidé et de fil en aiguille m’a donné les clés pour rencontrer de nouvelles personnes. Je suis arrivée en 2007 sans avoir de job mais j’avais quand même quelques adresses. J’avais un visa touriste de 3 mois et j’ai trouvé un travail assez rapidement. La 1ère société qui m’a embauché s’appelait EcoRessources Consultants. J’ai réalisé des mandats de développement stratégique, d’accompagnement de groupes de producteurs dans les secteurs de l’agro-alimentaire, agro-environnement, changements climatiques & du marché du carbone. Ils m’ont offert une chance, une 1ère période de 6 mois puis une autre et j’ai pu obtenir ma résidence permanente. Ce travail m’a ouvert beaucoup de portes et a amélioré ma connaissance de l’agriculture québécoise et américaine. Ce n’est pas évident, on arrive dans un pays et on ne connaît rien des politiques agricoles. Ça a été un bon défi de percer le marché québécois.

 

Est ce que tu penses que le fait d’avoir été à AgroParisTech t’a aidé dans ton obtention d’emploi ?

 

Je ne pense pas qu’ils connaissent la formation, ni l’école. C’était un défi d’expliquer à chaque fois ce qu’est le diplôme d’ingénieur AgroParisTech. Je pense m’en être sortie avec l’expérience et la débrouillardise. C’est un challenge de faire connaître les écoles et les diplômes, on s’y attelle avec Uniagro mais ce n’est pas facile.

 

Où travailles-tu actuellement ?

Aujourd’hui je travaille au Conseil des appellations réservées et des termes valorisants, un institut para-public, c’est le pendant de l’ancien INAO (Institut National de l’Origine et de la Qualité en France). C’est une petite structure de 8 personnes. L’objectif du conseil est de reconnaître des appellations d’origine ou d’autre types d’appellations en appliquant la loi québécoise. On effectue 3 types de mission : reconnaissance des produits, contrôle sur le marché et accréditation des certificateurs. On est le seul organisme à faire ça de cette façon là au Canada.

 

Quelles sont plus précisément tes missions au sein du Conseil des appellations réservées et des termes valorisants ?

 

Je fais de la coordination de projet, j’anime des groupes de producteurs et des comités d’analyse de cahier des charges pour in fine faire des recommandations au ministère de l’agriculture afin de protéger des produits. Je travaille par exemple à  à la protection des produits biologiques, le gros du volume d’activité du CARTV. Ensuite il y a l’appellation Agneau de Charlevoix et deux alcools : le cidre de glace du Québec et le vin de glace du Québec, reconnus depuis 2 ans ainsi que le Fromage de vache de race Canadienne, une race patrimoniale. Il y a un côté réglementaire et juridique très important dans mon métier. Il faut décortiquer les cahiers des charges, on s’adjoint à des gens un peu plus connaisseurs parfois. Au niveau juridique, on est confronté à la protection de termes, on se demande si on a le droit de protéger tel terme et on regarde si on ne déborde pas sur une juridiction qui n’est pas la nôtre.

Les appellations sont encore peu implantées au Québec, c’est la vision de marques privées qui prédomine. Aujourd’hui il demeure encore difficile d’expliquer la force de faire un produit ensemble et l’intérêt d’avoir une vision collective. C’est un défi. Tout est à faire et en même temps, tout est possible.

Actuellement, on travaille sur les vins québécois qui veulent développer leur notoriété car c’est un secteur très récent qui date des années 80. On essaie de développer une appellation à l’échelle territoriale québécoise où les vignes sont cultivées. Je travaille également avec les producteurs de fromages fermiers.

 

Qu’en-est-il du bio au Québec ?

 

Au Canada, on distingue l’agriculture biologique fédérale à l’échelle du pays et québécoise à l’échelle de la province. Le Québec a été pionnier sur le bio et le fédéral s’en est inspiré, aujourd’hui les deux cahiers des charges sont identiques.

 

Est-ce qu’il y a une appellation sur le sirop d’érable ?

 

On y travaille, c’est un gros défi. L’agriculture québécoise est beaucoup organisée en mise en marché collective (sirop d’érable, lait, volaille). Pour le sirop d’érable, un gros travail a été fait pour développer un produit générique standard de bonne qualité mais sans aucune distinction pour les régions, les espèces ou les méthodes de production. Donc les questions sont : Est-ce qu’on protège tout le sirop d’érable du Québec ? Mais en quoi et de quoi se distingue t-il ? Cela pourrait entraîner des réticences entre régions donc c’est complexe et de longue haleine mais on y travaille.

 

Es-tu amenée à rencontrer les différents producteurs ?

 

Je suis amenée à visiter de nombreuses entreprises agricoles, notamment dans le Sud du Québec où il y a beaucoup de viticulteurs et cidriculteurs. J’ai également rendu visite à beaucoup de fromagers. C’est une grande chance de pouvoir sortir du bureau et de Montréal, de rencontrer les gens et de voir la réalité terrain.

 

Quelles sont les conséquences redoutées du CETA ?

 

L’Europe a demandé à protéger environ 145 appellations dont une quarantaine d’appellations françaises sur le sol canadien. Les autres appellations ne seront pas vraiment protégées au Canada et pourraient être usurpées. Le Canada et le Québec sont par contre très inquiets vis-à-vis des 17 700 tonnes de fromages additionnelles non tarifées accordées l’Union Européenne (7,5 % du marché canadien). Le secteur laitier est très protégé au Canada donc en ouvrant la porte aux fromages européens, les fromagers québécois sont très inquiets au sujet de la protection de leurs produits. Les coûts de production ne sont pas les mêmes en France et au Canada. La protection des produits québécois peut être une solution, se sont des questions sur lesquelles on réfléchit beaucoup.

En attendant, ce sont vraiment les marques et les logos qui prédominent. Il y a tellement d’allégations possibles. Je me souviens d’une prof à l’agro qui avait dit « Trop de logo, tue le logo », j’ai toujours cette phrase dans ma tête tous les jours.

 

As-tu noté des différences entre les modes de travail français et canadien ?

 

Le rythme de travail est différent, à 17h je suis partie. Les entreprises respectent bien la vie de famille et la vie personnelle. A 19h, plus personne n’est en train de bachoter seul sur son bureau. L’équilibre de vie me semble plus sain qu’en région parisienne. Il y a beaucoup moins de hiérarchie et plus d’accessibilité à la direction. C’est très agréable, j’ai l’impression qu’on est plus à égalité. Les relations élèves-professeurs sont aussi différentes : les élèves tutoient le prof. Ça peut choquer quand on est français mais pour eux, ce n’est pas un manque de respect. De manière générale, ça démontre une vie dans la société un peu différente.

 

Comment ton expatriation a été vécue par ta famille ?

 

Quand je suis partie, leur souci était surtout que je trouve un travail à la sortie de l’agro. Ma maman me pose régulièrement la question : est-ce que tu cherches un travail pour revenir en France ? (rires) Mais non je ne cherche pas pour ainsi dire. Je pense qu’ils sont très contents mais ils espèrent toujours que je revienne. J’ai 2 frères qui ont aussi fait leur vie où ils voulaient. J’y retourne souvent pour Noël... Au Québec, on commence avec 2 semaines de vacances donc on ne rentre pas régulièrement en France en début de carrière.

 

Ton implication dans UniAgro Canada a été une évidence après ton arrivée au Québec ?

 

Oui, ça a beaucoup de sens à mes yeux. On se réunit parce qu’on est heureux de se retrouver et je pense que les agros sont assez doués pour réunir le réseau. On donne un accès au réseau, beaucoup de jeunes viennent. On essaye à petite échelle de faire reconnaître le diplôme et les différents métiers.

Montréal – Appellations réservées et d’origine – Produits – Réglementaire – Canada

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