Raphaël Audoin-Rouzeau, Cocoa Sourcing Manager Asia-Pacific chez Puratos, Vietnam

"Il faut être créatif, réactif et entrepreneur."

Vous rêvez d'en savoir un peu plus sur les cultures tropicales ? Les métiers en sourcing de matières premières vous intéressent ?

2001 - 2004
ISTOM, Angers

Ingénierie, Agronomie, Économie

2005 - 2007
AgroParisTech - Institut des sciences et industries du vivant et de l'environnement

Master - Industries Agro-Alimentaires pour les régions chaudes

Avril - Octobre 2007

Expert Qualité - Noix brésilienne

Conservation International, USA

2008 - 2012

Manager de la division Cacao au sein du groupe Grand-Place, Vietnam

2012 - 2017

Sourcing Director - Cocoa & Strategic Raw Materials chez Puratos - Grand-Place Indochina, Vietnam

 

2017 - Aujourd'hui

Cocoa Sourcing Manager Asia Pacific chez Puratos

Vietnam

Je m’appelle Raphaël Audouin-Rouzeau et j’ai 35 ans.

 

Qu’est ce qui vous a amené à faire l’Agro ?

 

A la base je viens de Paris donc c’est vrai que ce n’était pas forcément un parcours tout tracé pour moi. J’aimais bien la biologie et arrivé en terminal tout l’univers agro me parlait bien mais pas l’agro « classique pour la France ». Cela m’attirait moins. Je suis allé sur des salons et je suis tombé sur des plaquettes de l’ISTOM. C’est une école d’agro avec prépa intégrée qui est une ancienne école coloniale. Elle est spécialisée dans l’agro-développement international. Les étudiants sont plutôt destinés à travailler dans des ONG ou dans des entreprises internationales. C’est assez vaste dans l’ensemble. Il y avait une vraie ouverture sur l’international avec des matières comme l’ethnologie qui nous apportaient des outils pour appréhender les contextes que nous allions rencontrer. J’ai beaucoup aimé ces études et j’ai fait un premier stage au Vietnam en 2004. Je me suis fait la réflexion que la production agricole dans les pays du sud est souvent transformée dans les pays du nord et je trouvais que par rapport à une pure dynamique de développement cela manquait du sens. Se limiter à la production de matière première me paraissait donc incomplet. J’ai cherché à me spécialiser plus en agroalimentaire et c’est là que j’ai fait un master à l’ENSIA-SIARC (Section Industrie Agro-alimentaire des Régions Chaudes) donc la branche de Montpellier juste en face du CIRAD. Nous travaillions en agroalimentaire mais sur les matières tropicales, toujours dans une idée de développement économique. J’ai toujours plus réfléchi à un développement par l’entreprenariat et par l’entreprise. J’ai fait ces deux ans de master à Montpellier suivis d’un stage en Amérique latine.

 

Après l’école, quel a été votre parcours ?

 

Une fois sur le marché du travail, j’étais assez ouvert à tout mais c’est le Vietnam qui s’est représenté à moi. J’ai d’abord travaillé pendant une période courte sur le contrôle qualité des produits de la mer. Ce n’était pas vraiment mon secteur de prédilection que ce soit la qualité ou les produits de la mer mais c’était une première opportunité pour partir et je savais que le marché vietnamien était dynamique. A l’ENSIA-SIARC il y avait des spécialisations cacao/café et j’avais bien accroché à ces spécialités sur les plantes tropicales. J’ai vu qu’il y avait une entreprise belge qui fabriquait du chocolat ici. J’ai réussi à rencontrer son propriétaire, qui est toujours aujourd’hui le général manager bien qu’il y ait eu des fusions depuis. Nous avons discuté cacao et je suis ressorti de l’entretien avec une proposition d’emploi. Cela fait dix ans que je suis dans cette entreprise au Vietnam mais je rentre en Europe à la fin de l’été pour continuer ce qu’on a a commencé ici. Je vais au siège avec notamment l’idée de développer des projets similaires en Afrique et en Amérique Latine.

 

Quelles étaient les missions pour lesquelles vous êtes arrivé dans l’entreprise ?

 

Cela a énormément évolué. J’ai rejoint une PME et bien que nous restions une PME au Vietnam nous faisons maintenant partie d’un gros groupe. Quand on regarde en arrière, la croissance que l’on a eu sur le marché vietnamien en quelque années est quand même assez impressionnante. J’ai donc rejoint « Grand Place » qui était une petite entreprise belge qui fabriquait ici du chocolat pour le marché local principalement depuis 6-7 ans. Nous louions les murs d’un petit local pour fabriquer du chocolat avec quelques machines. J’ai rejoint l’entreprise avec la mission de développer l’intégration verticale, monter une filière d’approvisionnement du cacao vietnamien . L’entreprise achetait des matières premières sous forme d’ingrédients : pâte de cacao, poudre de cacao principalement en Asie : Malaisie ou Indonésie. Comme il y avait l’émergence d’une production locale l’idée était de voir ce qu’on pouvait faire avec. Donc de sourcer plus localement. C’était aussi une période de transition, on était en train de construire la première usine en propre. J’étais le seul étranger à être vraiment basé au Vietnam et l’équipe de management vietnamienne de l’époque est toujours là, cela a très peu bougé. Le projet a finalement pris une dimension beaucoup plus international avec de l’export. Dans tout cela j’ai gardé la spécialisation que j’avais à la base : en supply-chain, qualité, cacao mais je me suis aussi occupé de beaucoup d’autres choses. C’est comme cela dans beaucoup de projets qui démarrent. J’ai fait de l’analyse sensorielle, de l’export et mes collègues vietnamiens faisaient de la finance, du RH, de la R&D et de la production.

 

Petit à petit, nous avons grossit assez vite et les rôles se sont un peu plus définis grâce à l’embouche de nouvelles personnes. Il y avait la supply classique des produits que nous achetons à des fournisseurs : sucre, poudre de lait, lecithin… Et nous avons renforcé le sourcing de matières premières. Au début ce cacao local n’était pas une matière vraiment travaillable pour nous. En tout cas pas pour fait un chocolat qui nous intéressait. Nous avons vraiment beaucoup travaillé sur le post-récolte : fermentation, séchage du cacao. Nous avons mis en place des process soit avec des partenaires soit en propre. Nous louions des locaux et nous faisions nous-même nos essais dans le delta du Mékong. Cela restait vraiment de la R&D, nous produisions très peu mais nous avons finit par sortir des produits qui étaient assez intéressants et à développer une connaissance. J’ai pu mettre en pratique mes connaissances théoriques et cela a été un processus créatif très intéressant. Nous sommes arrivés à developper une méthode et une certification interne. Il s’agissait des préambules de notre volonté de mettre la qualité au coeur du projet d’approvisionnement. Initialement le coeur de ce projet était la fermentation et le séchage et ensuite s’y est ajouté l’idée d’un développement durable, respectueux de l’environnement, le travail avec les communautés, le travail sur les fermes, l’augmentation du rendement… 

 

Au moment où nous commencions à commercialiser des produits nous étions encore à l’échelle pilote dans le delta du Mékong. Le développement était rapide et nous avons eu besoin d’un partenariat. Il y avait plusieurs options mais notre croissance nécessitait d’avoir plus de fonds pour soutenir le projet et nous avions du mal à financer localement. Les problèmes de cash flow sont de bons problèmes, cela veut dire que l’on doit acheter beaucoup et vendre beaucoup. Nous sommes rentrés en joint venture en 2014 avec le groupe Puratos. Il y avait une synergie locale sur le marché du chocolat. Nous étions market leader, ils avaient une société de produits pour la pâtisserie et la boulangerie donc cela faisait sens de regrouper tout cela sur le marché local. Il y avait un réel intérêt du groupe aussi pour ce que nous faisions sur le cacao.

 

En quatre-cinq ans nous avons ouvert trois nouvelles usines : une chocolaterie à Hanoi, une autre usine à côté de la chocolaterie à Ho Chi Minh où nous faisons tous les produits de pâtisserie-boulangerie. Nous avons ouvert dans le delta du Mékong un grand centre de collecte dans lequel nous sommes en train de monter une ligne de torréfaction et de broyage de cacao. Nous allons vraiment avoir toute l’intégration verticale des fermes jusqu’au chocolat. Nous continuons de vendre ce chocolat en grande majorité sur le marché local mais nous faisons aussi de l’export de produits haut de gamme vers le Japon, la Corée, Taiwan, Thaïlande, un peu au Etats Unis. Nous ne faisons pas de retail, nous ne vendons qu’en BtoB. Cela a pris une ampleur internationale, nous avons continué à developper le sourcing cacao au Vietnam mais maintenant nous avons aussi des projets ailleurs dans la zone. Je m’occupe aujourd’hui de projets aux Philippines, en Papouasie-Nouvelles Guinée, en Indonésie sur le même modèle. Ce n’est pas finit d’ailleurs c’est pour cela que je rentre au siège pour exporter le modèle en Afrique et en Amérique Latine. Voilà mes dix ans de parcours au Vietnam.

 

Pourriez-vous nous parler de la certification Cacao-Trace ?

 

On a eu la chance d’être dans le marché vietnamien qui est très dynamique et qui a porté notre projet. Et je pense que cette approche qualité du post récolte associée au développement durable nous rend différent. Nous avons créé une certification interne au groupe qui s’appelle cacao trace : nous montons des filières d’approvisionnement avec des groupements ciblés. L’industrie commence à s’intéresser au cacao une fois qu’il est sec et qu’il arrive dans l’usine alors qu’il y a beaucoup à faire aussi avant! Cela nous permet de jouer sur le goût de nos chocolats en les rendant plus distinctifs. A l’échelle du groupe cela reste une partie assez petite mais on a vraiment l’ambition de continuer dans cette direction et de vraiment faire du chocolat qui se démarque à terme. On souhaite de distinguer par nos produits et par nos programmes.

 

Aujourd’hui le développement durable c’est un grand sac et cela fait sens quand on est un groupe comme puratos : suffisamment grand pour porter une projet mais qui n’est pas un leader mondial du chocolat qui joue sur des volumes énormes. On a donc vraiment la possibilité de faire quelque chose à nous et nous avons des clients qui adhèrent vraiment à notre projet.

 

Quelles sont les spécificités et les problématiques que vous avez rencontré au Vietnam ?

 

C’est un pays dynamique avec des équipes vraiment motivés. C’est un pays d’entreprenariat. Il y a des problèmes qui commencent à pointer leur nez bien sûr. Les problèmes sanitaires en agroalimentaire inquiètent les vietnamiens sur la qualité des légumes qu’ils mangent. Il y a peu de contrôle mise en place sur l’usage des pesticides, des antibiotiques et des facteurs de croissance dans l’alimentation animale. Dans des villes comme Ho Chi Minh le développement est tellement fort et tellement rapide que les problèmes environnementaux sont de plus en plus visibles. Ne serait-ce que sur la qualité de l’air. Pendant certaines saisons on s’approche de ce que l’on voit en Chine ou en Inde. Il y a des mois où il y un brouillard de pollution constant.

 

Quelle est, selon vous, la responsabilité d’un ingénieur agro au coeur des enjeux actuels ?

 

Je suis clairement pour le vrai développement durable au coeur de l’activité quotidienne d’un entreprise. Il ne faut pas se voiler la face c’est un challenge très important. Dans notre entreprise nous essayons de travailler sur nos émissions carbone et beaucoup d’autres choses mais le marché vietnamien n’est pas du tout prêt à cela. Cela a un coût réel de s’engager dans le développement durable. Nous essayons de rester à l’équilibre entre le marché et ce que nous souhaitons faire. Nous voudrions allez plus vite mais il faut être prudent.

 

Après, en tant qu’agronome nous pouvons essayer de pousser dans la bonne direction. Nous sommes proches de la terre, proches des filières, proches des éleveurs mais ce secteur là n’a pas besoin de beaucoup pour être convaincu. Si vous demandez aujourd’hui à un agriculteur vietnamien, lorsqu’il est en train de répandre des pesticides sur ses cultures s’il est content de le faire, il sait que c’est mauvais pour lui. Il a chaud sous 35°C avec toutes ses protections. En Europe c’est pareil, je pense que les premières strates de la production alimentaire sont conscientes des enjeux.

 

Finalement, ces enjeux seront portés par les consommateurs puisque la réalité est avant tout économique. En partant de là, en tant qu’agro nous avons un rôle d’information mais il faut que chacun, en changeant sa manière de consommer, fasse bouger les choses. Il faut taper sur les certifications existantes pour qu’elles se transcrivent en quelque chose de vraiment effectif au niveau de la production. Aujourd’hui nous n’y sommes pas encore. La certification biologique est sérieuse et prend une part significative du marché mais cela reste une niche. Il y a pas mal de nouvelles démarches qui vont voir le jour. Je pense que votre génération d’ingénieur a beaucoup a apporter à cela. En Europe, nous allons vers des chaines de distribution plus courtes avec une meilleure valorisation des produits. Des discussions autour du glyphosate voient le jour, des associations de consommateurs se forment. Les gens sont de plus en plus conscients. En revanche, dans les pays du Sud, ils ne le sont pas et il faut que cette conscience se développe de manière globale.

 

Auriez-vous un conseil pour les étudiants ?

 

Je reste un peu en contact avec les étudiants puisque même actuellement j’ai une stagiaire de Montpellier. En règle générale ce que j’aime voir chez les étudiants surtout ici c’est une ouverture d’esprit, une soif de découverte et de l’autonomie. Après certains manager n’aime pas que leur stagiaires soient trop autonomes mais je ne fais pas dans le micro-management. J’ai plutôt tendance à donner un sujet, un budget et j’attend quelque mois pour voir ce qui en découle. En étant toujours là, bien sûr, pour répondre aux questions. Cela dépend du caractère de chacun mais les gens qui postulent ici généralement sont quand même plutôt attirés par l’aventure.

 

Il y a beaucoup de choses à faire dans les pays en développement. Il faut être créatif, réactif et entrepreneur. Dans un milieu comme le Vietnam les risques sont mitigés. Il y a des contraintes bien sûr, mais en terme d’investissement de base et d’accessibilité au marché, à une main d’oeuvre qualifiée c’est un pays très propice à l’entreprenariat. En Afrique aussi, on sent qu’il y a un potentiel énorme. Donc ce que je dirais à des étudiants attirés par l’aventure c’est d’allez voir un peu ce qu’il se passe partout dans le monde même seulement quelques années si vous n’avez pas envie de passer toute votre vie à l’étranger. C’est vraiment très formateur, on a plus facilement accès à des postes à haute responsabilité. Sans se comporter en petit tyran, en restant humble et conscient de l’environnement dans lequel on est.

Ingénieur - Vietnam - Sourcing - Cacao - Puratos - Développement Durable   

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