Sébastien Collin, Co-Fondateur de l'Association "Les Criquets Migrateurs"

"Vous avez le droit de vous tromper, de prendre du temps pour réfléchir et de choisir d’autres directions."

Vous êtes un passionné d'insectes et d'entomologie ?

Pensez-vous que la cuisine à base d'insecte serait une bonne alternative pour l'alimentation de demain ?

2011 - 2015

AgroParisTech - Institut des sciences et industries du vivant et de l'environnement

Spécialité EDEN

Mars - Août 2015

Stagiaire entomoculture et modélisation chez Ynsect, Evry, France

2015 - 2017

Chargé de recherche

Ynsect, France

2017 - Aujourd'hui

Président et Co-Fondateur de l'association "Les Criquets Migrateurs" 

Sébastien Collin, promotion 2011, j’ai effectué quatre ans à AgroParisTech dont une année en césure.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à l’agro ?

 

À la fin de ma deuxième année de prépa, j’ai réfléchis aux options qui m’étaient proposées et j’hésitais entre partir en école vétérinaire ou d’ingénieur agronome. Au même moment, j’ai découvert par hasard un documentaire sur les insectes comestibles comme solution aux différentes problématiques de comment nourrir l’humanité sans détruire notre planète. Ce fut en quelque sorte une révélation et je me rendis compte que c’était un important sujet d’agronomie. J’ai donc tout naturellement choisi d’intégrer AgroParisTech en 2011, dans l’optique de travailler dans le secteur des insectes. Il y avait cependant très peu d’initiatives dans ce domaine-là à l’époque. Mon parcours a alors été orienté dans cette direction. J’ai notamment commencé par un stage en apiculture en première année, puis ai suivi la pré-spécialisation en production animale l’année suivante. Mon but était bien de produire des insectes pour la consommation humaine. J’ai également complété mes connaissances avec beaucoup d’UC sur la programmation informatique et sur les médias.

 

En ce qui concerne les insectes, ce n’est pas de l’élevage classique, ils ne sont pas domesticables, nous allons uniquement leur proposer un micro-environnement dans lequel ils vont pouvoir évoluer. J’ai rejoint la start-up Jimini’s pour mon stage de deuxième année dont le but était d’écrire un cahier des charges pour un élevage de vers de farine et de criquet migrateur. Le but était d’étudier la rentabilité de gérer eux-mêmes un élevage ou bien d’acheter leurs matières premières à des élevages préexistants. Ce qu’on va rechercher chez les insectes, dans le but d’en faire un élevage, ce sont des cycles de vie court, le fait qu’ils puissent manger des matières premières peu coûteuses et faciles à obtenir, qui vont être des co-produits d’industries déjà existantes. Généralement des matières végétales que nous recyclons, qui rendent ainsi le processus plus simple et cohérent d’un point de vue écologique et environnemental. Nous recherchons aussi que ces insectes puissent vivre et se développer dans des densités fortes.

 

Nous nous intéressons donc aux vers de farines, criquets ou grillons qui remplissent ces critères. Idéalement, on souhaite aussi que l’espèce d’insecte que l’on élève ne soit pas des plus complexes à récolter. Je parle bien ici du criquet migrateur car ils sautent dans tous les sens pas comme les vers de farine qui, même au stade adulte où les vers deviennent des coléoptères, ne volent pas. Le grillon a ainsi un grand intérêt car on le récolte pour la consommation après sa période de reproduction. Un individu peut donc servir à la fois à créer la lignée suivante et à être récolté, ce qui n’est souvent pas possible avec d’autres insectes. Dans ce dernier cas, on est alors obligé de consacrer une partie de l’élevage à la reproduction et une autre pour la production. Ce qui est d’autant plus avantageux avec le grillon est que sa période de reproduction ne dure que deux jours de sa vie et qu’elle est facilement détectable par le bruit fort et inhabituel qu’ils émettent à ce moment-là. Pour résumer, cela est similaire à un élevage classique, on recherche des espèces à cycle de vie plutôt court, que l’on puisse nourrir facilement pour pas trop cher et qui ont une haute densité de population.

 

Ce stage a donc été en quelque sorte une révélation pour vous ?

 

Oui, car cela était ma première expérience avec des insectes comestibles. La seule expérience que j’ai eue par le passé avec les insectes fut avec des abeilles. De plus, à cette époque-là, les élevages d’insectes à échelle industrielle pour la consommation humaine ou animale existaient seulement en dehors de la France et étaient entourés d’un secret industriel. Les informations sur le sujet ne pouvaient alors se trouver que sur des forums sur le net et il était donc très complexe d’avoir des directions fiables. Ils souhaitaient notamment éviter la prolifération de start-up qui aurait augmenté la possibilité d’un risque et d’un scandale alimentaire dans le secteur. Ce genre d’évènements sont capables d’annihiler complétement le développement d’une nouvelle filière, cela pouvait donc entièrement se comprendre. Personnellement, je trouve cela un peu dommage car j’aimerais que ce mouvement se développe beaucoup plus rapidement, que plus de personnes s’y intéressent et qu’on avance ainsi plus rapidement.

 

Des industries de plus grandes envergures sont donc déjà en train de commercialiser cette filière « insecte » ?

 

À l’heure actuelle oui, de plus grosses entreprises comme Ynsect ou Entomo Farm font de l’élevage d’insecte à échelle industrielle, c’est à dire produire plusieurs tonnes par jour et que tout soit automatisé. Micronutris en fait également mais pas encore à cette échelle industrielle.

 

Peut-on vendre des insectes dans le commerce ou la législation française n’est-elle pas encore très claire sur le sujet ?

 

On peut effectivement, du moins au niveau européen une loi est passée autorisant l’utilisation de certaines espèces d’insectes dans l’alimentation des poissons. En ce qui concerne l’alimentation humaine, il me semble que cela est autorisé en France et qu’il dépend du domaine des « novel foods » mais je n’en sais vraiment pas plus. Des entreprises comme Jimini’s ont réussi à prouver que leurs produits ne sont pas dangereux, à moins d’être allergiques aux fruits de mers ou aux acariens, et les vendent pour la consommation humaine. Ils possèdent une gamme d’aliments apéritifs, une de barres de céréales ou encore une autre de pâtes à base de poudre de grillon. Ils possèdent une usine de transformation en région parisienne et vendent partout en Europe.

 

Quelle a été la suite après ce stage, une césure ?

 

Exactement, suite à la deuxième année je ne me sentais pas assez compétent dans le domaine que je voulais suivre et je voyais arriver la fin des études, l’arrivée dans la vie active, à grand pas. Je ne me considérais pas apte et légitime à pouvoir travailler et être compétent à l’époque. Je réalisais peu à peu que les moments forts de la vie étudiante à l’école n’allaient pas nécessairement me servir ou pouvoir être valorisés une fois diplômé. La césure s’est donc naturellement imposée à moi. Mon objectif était de faire des choses dont je n’aurais pas et plus l’occasion de faire par la suite, quand il faudra chercher du travail. Je suis parti en Australie et j’ai trouvé un stage à l’université de Sydney dans de la recherche fondamentale. Mon sujet portait sur la nutrition des criquets pour déterminer comment leurs besoins alimentaires évoluent selon la température. Les criquets peuvent en effet ajuster leur alimentation en fonction de leur besoin et préférer un certain type d’aliment par rapport à un autre selon leurs besoins physiologiques. Pour financer mon stage en Australie, j’avais effectué au préalable un stage à Paris dans l’audiovisuel et où j’étais payé pour faire des vidéos. C’est quelque chose que je n’aurais pas forcément eu l’occasion de faire avec un diplôme d’ingénieur agronome et c’est vraiment très valorisant de pouvoir développer différentes compétences qui enrichissent votre profil. Le montage audio et vidéo sont aussi ma passion, donc pouvoir le combiner à un cadre professionnel était très satisfaisant.

 

Quelle spécialité avez-vous choisie de retour à l’école ?

 

J’ai suivi la spécialité EDEN, je voulais comprendre comment fonctionne une filière animale pour pouvoir ensuite appliquer ces savoirs et ces méthodes au développement de la filière insecte. Cela dépend surtout, bien évidemment, de l’animal en question mais le raisonnement et les compétences que j’y ai développé m’ont beaucoup servi par la suite, dont les cours de modélisation systémique par exemple. J’y avais développé un modèle d’élevage d’insecte pour estimer sa production. Ce modèle m’a permis de réaliser mon projet d’ingénieur de troisième année avec Entomo Farm où on a développé un modèle systémique où à partir des données biologiques de l’insecte, cela pouvait estimer, sur une période de temps donné, combien il pouvait produire. Le modèle était très basique et pouvait être amélioré sur plusieurs aspects mais cela leur a convenu et j’ai pu ainsi être embauché chez Insect pour mon stage de fin d’études, leader de l’élevage d’insectes à destination de l’alimentation animale. J’y ai également développé un modèle de prédiction de productivité et ai étudié les facteurs qui pouvaient témoigner d’un dysfonctionnement d’un élevage.

 

J’étais très satisfait d’avoir pu diversifier mon parcours en y incluant de la programmation et de la formation informatique car cela m’a permis de proposer des choses innovantes dont avaient besoin les entreprises et d’ainsi me démarquer un peu du lot. J’ai d’ailleurs été embauché à la suite de mon stage chez Ynsect en CDD pour continuer à développer le modèle que j’avais conçu et améliorer la méthodologie en nutrition des insectes. Le métier d’ingénieur c’est beaucoup d’auto-formation en fonction des besoins que l’on a sur différentes missions.

 

Qu’est-ce qui vous a ainsi amené là où vous en êtes aujourd’hui ?

 

À l’issue de mon contrat d’un an chez Ynsect, celui-ci a été rallongé de six mois et après cela, ils ne pouvaient plus le rallonger légalement. Ils ne m’ont donc pas renouvelé et j’ai quitté la boîte. J’avais d’ailleurs signé une clause de non-concurrence, qui est normalement levée après la fin du contrat, ce qu’ils n’ont pas fait dans mon cas. J’avais occupé un poste plutôt important dans le développement de l’entreprise, il est compréhensible qu’il ne souhaitait pas que je parte travailler chez la concurrence. Pendant un an, j’étais donc un peu bloqué en échange de quoi ils me versaient la moitié de mon salaire tout les mois. J’avais donc un petit peu de temps pour commencer un nouveau projet avec une partie de ces financements. J’aimais voyager et je voulais découvrir ce qu’il se passait ailleurs dans la filière insecte. L’idée était de concilier tout cela avec mon attrait pour le montage vidéo. De là est né le projet des « Criquets Migrateurs » avec mon amie. Nous voulons partir à la découverte des pays où les gens consomment des insectes, où cela fait partie de leur culture, pour essayer de prendre une approche gastronomique des insectes. On est tous au courant de l’avantage de l’élevage des insectes, ils produisent moins de gaz à effet de serre, ils consomment moins de nourriture, ils se reproduisent très vite et donnent accès simplement à un grand nombre de protéines. Mais il n’y a pas une vision attirante de cette filière, elle est vue comme une pilule que l’on va devoir avaler dans l’avenir, quand on sera contraint d’utiliser cette alternative alimentaire. Nous voulons donc promouvoir toute la dimension gastronomique et culinaire que peuvent représenter les insectes, c’est toute une cuisine qui n’existe pas en France alors qu’autour du monde, beaucoup de pays l’ont incorporée dans la leur. Ils ont développé des recettes et une culture autour de cette filière et nous voulions faire partager cela.

 

On parcourt donc le Japon, le Cambodge, la Thaïlande, l’Australie, le Mexique, le Cameroun et le Zimbabwe pour s’imprégner de cette culture et apprendre leurs recettes. Le but est de réaliser des vidéos culinaires, sur le modèle de Tasty ou BuzzFeed, qui présentent l’ensemble de ces recettes. Ce sont des vidéos simples, rapides et très esthétiques qui donnent vraiment envie de manger le plat préparé. Les insectes sont juste des ingrédients que l’on peut utiliser pour faire de la nourriture de qualité et accessible.

 

Quelle est votre recette préférée jusqu’à présent ?

 

Je pense que c’est la salade de mangue aux vers à soie. C’était très drôle à filmer et à monter, et le résultat était vraiment délicieux. L’insecte que j’ai le plus apprécié, c’est la mygale ! Le Cambodge est d’ailleurs le spécialiste des araignées frites, ce ne sont pas des insectes mais ils comptent quand même. Ils mettent beaucoup d’épices et rehausseurs de goût, c’est croustillant et très savoureux, semblables à de la noisette torréfiée ! Les fourmis rouges sont par exemple utilisées comme assaisonnement car elles ont la saveur de la citronnelle.  

 

Que pensez-vous donc de la place des insectes dans les problématiques environnementales ?

 

Beaucoup de personnes ne sont pas entièrement convaincues de l’utilisation des insectes pour répondre à l’augmentation de la demande alimentaire mondiale, leur argument principal étant que l’on produit, à l’heure actuelle, assez de nourriture pour 12 milliards de gens. Ils ont raison techniquement, on a de quoi voir venir les 9 milliards de personnes en 2050. Une critique qui existe sur les méthodes alternatives d’alimentation c’est qu’elles produisent moins. Pour moi, à l’heure actuelle, on peut se permettre de produire moins, mais cela déplace le problème sur l’aspect logistique de la distribution et l’accès à ces ressources. C’est bien de produire pour 10 milliards de personnes mais il faut aussi produire mieux et diversifier les solutions. Les insectes ne sont bien évidemment pas une solution radicale. Les solutions radicales sont celles qui s’attaquent à la racine du problème, le gâchis alimentaire. Les insectes vont être une solution complémentaire.

 

Les insectes ne peuvent-ils pas aider à réduire ce gâchis alimentaire ou du moins à le valoriser ?

 

Totalement, les insectes peuvent s’intégrer comme solution partielle à un plus gros ensemble de solutions vertueuses. Mais si on leur donne comme aliment de la farine animale issue de bœuf par exemple, pourquoi utiliser les insectes à ce compte-là ? Le but est d’utiliser des co-produits de filières déjà existantes et beaucoup moins polluantes, tout en contrôlant la qualité de l’aliment, de cette manière cela valorise les aliments gâchés. On va produire moins mais moins gâcher tous ces co-produits en les donnant comme aliment aux insectes. C’est une pièce du puzzle et pour que cela devienne une solution, il faut que l’on soit efficace en élevage d’insecte. Ceux-ci sont encore principalement prélevés dans la nature, chassés dans la plupart des pays, souvent par traditions. Ces traditions sont d’ailleurs, notamment au Japon, peu à peu oubliées par les jeunes générations et nous espérons un regain d’intérêt par la population. De plus, du fait que les insectes sont prélevés dans la nature, ils vont être représentatif de l’état de l’environnement, que ce soit en nombres d’espèces ou en termes de qualité et de nombre d’insectes. Ce sont des traditions qui vont pousser les populations à prendre soin de leur environnement et de leurs ressources, et agir comme indicateurs. Au Cambodge, ils ont encore besoin de la capture d’insectes comme nécessité pour leur apport alimentaire, c’est une tradition mais également une réalité. Par ailleurs, les insectes sont une alternative en termes d’apport protéique mais ne remplacent pas la viande ni en goût ni en texture.

 

L’insecte devient ainsi peu à peu un indicateur de l’environnement, les mygales notamment. Elles sont de plus en difficiles à chasser car le nombre diminue très rapidement. La déforestation ou l’intensification de la chasse en sont l’une des causes. En Thaïlande, ils sont en pleine transition entre la chasse traditionnelle des insectes et l’élevage en ferme dû également à un fort exode rural qui a conduit à une baisse de la main d’œuvre agricole pour la récolte. Ils commencent à optimiser leur production, c’est très intéressant, la pratique évolue pour s’adapter.

 

Quels conseils avez-vous pour les étudiants ?  

 

Si vous en avez les moyens, faites une césure. Nous nous posons beaucoup de questions au cours de notre formation, et nous ne nous rappelons pas toujours pour quelles raisons on est arrivé ici. Il nous est souvent dit que si nous ne savons pas quoi faire, il faut viser le meilleur mais à repousser l’échéance, nous ne savons toujours pas quoi faire. La césure permet d’acquérir de l’expérience et du recul sur la question, de découvrir des choses que nous n’aurions pas pu faire autrement, que nous n’avions pas l’habitude de faire. Nous commençons alors à nous rendre compte que nous sommes compétents.

 

Il faut garder en mémoire que ne pas savoir quoi faire n’est pas interdit, personne ne vous vise avec un sniper prêt à vous abattre à la moindre remise en question. Vous avez le droit de vous tromper, de prendre du temps pour réfléchir et de choisir d’autres directions. Laissez-vous le choix, ne vous limiter pas à ce qui est « acceptable » pour un ingénieur ou par les conventions sociales, si vous souhaitez repartir sur une formation différente, allez-y ! Mais ne vous inquiétez pas, le métier d’ingénieur est passionnant, très varié et vous donne l’occasion de montrer l’entièreté de vos capacités.

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