VALÉRIE MERCKX, REDD Team Leader, European Forest Institute

Ce qui me plaît le plus, c’est de voir comment la technique, le savoir-faire, les aspects théoriques et les aspects humains peuvent se combiner entre eux pour faire changer  les choses

Fraîchement diplômée, se retrouver à la tête d'une division de 65 personnes ? La gestion forestière à l'ONF ?

Un tour du monde à la voile d'un an au milieu de sa carrière ? Négociations internationales sur les sujets forestiers ?

Lutter contre la déforestation et le changement climatique avec le mécanisme REDD ?

1989-1991
Student, INA P-G (89), ENGREF (93)

 

1991 - 1993

Student, ENGREF

 

1993-1994

Head of Technical Support Unit, ONF (National Forests Office)

 

1994-2002

Head of Territorial Unit, ONF

 

2002-2004

Sabbatical year

 

2004- 2006

Chargé de mission Effet de Serre, ONF

 

2006- 2010

Policy Officer, European Commission

 

2010- Aujourd'hui

REDD Team Leader, European Forest Institute

Passionnée par la forêt depuis longtemps, quelles ont été les motivations qui vous ont poussée à choisir l’agro plutôt que l’ENITEF ?

 

En effet, j’ai toujours eu dans l’idée de travailler dans le domaine de la forêt et ce depuis très longtemps ! Je savais qu’à l’issue des concours en classes préparatoires, je pouvais directement intégrer l’ENITEF (FIF-ENGREF aujourd’hui) mais j’ai finalement choisi l’agro. Pourquoi ce choix ? Deux raisons : tout d’abord, lors d’un entretien d’orientation, j’avais vu que les promotions annuelles d’ingénieurs forestiers étaient limitées à 50 personnes. Enfin, l’agro est une école plus large donc si je n’arrivais pas à devenir ingénieur forestier ou si la forêt ne me plaisait plus, je pouvais évoluer vers un autre domaine.

 

La deuxième année a finalement confirmé mon attirance pour la forêt, notamment à travers certains cours essentiels pour moi. J’ai pu approcher l’aspect dialogue entre les acteurs à travers le cours aménagement du territoire et approche patrimoniale, j’ai pu appréhender la connexion entre milieu naturel et processus de transformation ultérieurs, à travers un cours sur la qualité de la viande du porc. Enfin grâce à un cours sur la sylviculture pendant lequel je me suis rendue de nombreuses fois sur le terrain, j’ai finalement ressenti que c’était ça que je voulais faire !

 

Vous intégrez l’ENGREF en 1991, qu’est-ce qui vous a le plus marquée au cours de cette formation ?

 

En deuxième année de l'ENGREF, j’ai choisi la spécialisation sur la forêt tempérée. Pendant 6 mois nous avons fait la tournée des forêts françaises. J’ai alors découvert les forêts de Franche-Comté. A l’époque je me suis dit, si un jour je veux apprendre un métier de la forêt c’est ici qu’il faut que je l’apprenne ! La Franche-Comté possède un savoir-faire énorme sur la gestion forestière.

 

C’est bien d’être ingénieur agronome, d’avoir des compétences théoriques et scientifiques mais l’observation, l’expérience et ce que l’on apprend en écoutant la personne qui tous les jours travaille dans son champ ou en forêt, apportent une grande valeur ajoutée. Finalement, c’est quelque chose qui n’est pas toujours facile à capturer dans un cours d’agronomie ou de sylviculture. Encore aujourd’hui dans mon travail, ce qui me plaît le plus, c’est de voir comment la technique, le savoir-faire, les aspects théoriques et les aspects humains peuvent se combiner entre eux pour faire changer  les choses.

 

Vous avez réalisé votre stage de fin d’étude dans la recherche au Chili, quels enseignements en avez-vous tirés ?

 

En effet, pendant 6 mois, je suis partie au Chili pour travailler sur un sujet qui me passionnait. Je participais à un projet de recherche qui comparait sur le plan économique, social et environnemental, trois systèmes d’utilisation des terres: un système de plantations industrielles de pins radiata, un système de rotation agro-sylvo-pastorale traditionnelle et un système  de gestion forestière plus novateurs utilisant la régénération naturelle d’essences locales.

 

Ce travail m’a permis de découvrir combien le travail à l’international m’intéressait. Cependant je savais qu’avant de partir il fallait que j’apprenne mon métier, pour cela je voulais obtenir le poste le plus proche du terrain.

 

Vous réussissez à obtenir un premier poste, proche du terrain, à l’ONF, racontez-nous !

 

Quand on est ingénieur ENGREF ce n’est pas facile d’accéder à un poste proche du terrain. Juste mon année j’ai eu une chance inouïe, l’ONF a ouvert trois premiers postes et je suis arrivée à Lons-Le-Saunier.

 

J’ai commencé par un poste au sein de l’équipe technique du service départemental du Jura. C’était une petite cellule qui s’occupait du visa technique des plans de gestion forestiers. Un plan de gestion est fait sur 20 ans et sa rédaction fait l’objet d’un contrôle qualité, comprenant des visites terrain. J’ai beaucoup appris grâce aux discussions avec les techniciens, aux visites des forêts. Cette période a été une bonne introduction à la fonction de l’ONF et la gestion des forêts publiques.

 

En 1994, vous arrivez à Pontarlier et vous vous retrouvez à la tête d’une division de 65 personnes, avez-vous eu peur ?

 

C’est un peu effrayant au début, fraîchement diplômée, j’avais de grandes responsabilités ! Après mon entretien, on m’a simplement dit « voilà la clef de votre voiture, le code du coffre fort qui contient les marteaux forestiers, vous avez un chantier à diriger et vous m’appelez quand vous avez besoin… ».

 

Je me suis dit « c’est une chance, j’ai des gens expérimentés qui m’entourent, lance-toi ! », quand on est jeune, il y a bien un moment où il faut se lancer ! En tant que responsable de l’unité territoriale, il fallait que j’arrive à établir une bonne relation, à instaurer un climat de  confiance. Je ne devais pas arriver comme une « petite chef ». Être à ce poste si jeune n’est pas forcément évident : il m’est arrivé de partir dans de mauvaises directions, mais en écoutant mes collègues, j’ai corrigé. Au début, c’est assez difficile de savoir, quand il faut se taire et apprendre de ses aînés et quand il faut intervenir pour faire évoluer certaines pratiques. J’ai beaucoup appris et cela a été extrêmement enrichissant.

 

Quelles étaient vos missions en tant que chef de division à ce moment là ?

 

C’était vraiment de la gestion forestière. Un des grands volets de mon travail était le contact avec les agents forestiers, les communes, propriétaires des forêts, les administrations locales, les conseillers municipaux, les acheteurs… Un autre volet important était celui de la commercialisation du bois et l’amélioration de nos pratiques dans ce domaine.

 

Je suis arrivée à une période propice à la réalisation de projets très intéressants : la mise en place de nouveaux locaux, la rénovation d’une route touristique de 50 km avec toute sa signalétique, la mise en œuvre du programme européen LIFE ou encore de NATURA 2000. C’était mon premier poste, et j’ai été confrontée à une crise : la tempête de 1999… Les deux années qui ont suivies ont été difficiles, elles ont complétement changé ma vision de l’action et de la prise de décisions.

 

C’était un poste très intéressant. J’ai souvent entendu en école, qu’idéalement le premier poste devait durer maximum trois ans. Mais je ne voulais pas changer aussi vite : d’une part mon poste m’intéressait et d’autre part je voulais terminer les projets que j’avais entrepris : c’est toujours la partie la plus difficile.

 

En 2002, vous décidez de faire une année sabbatique, pourquoi ?

 

Dans la fonction publique, au bout d’un moment, on vous dit qu’il serait bien de songer à changer de poste. Moi, j’ai décidé de faire une année sabbatique !

 

Assez vite, j’ai réalisé que les parcours dans la fonction publique pouvaient être tout tracés. J’avais envie de changer d’environnement, de me remettre en question et ne pas me scléroser dans ce que je faisais. J’ai donc réalisé ce projet à la fois sportif et international : un tour du monde à la voile pendant 1 an.

 

Ce voyage m’a fait énormément de bien et a déterminé tout le reste de ma carrière. J’ai voyagé avec des anglais, cela m’a permis de progresser dans l’apprentissage de cette langue, j’ai découvert de nombreux pays et visités des parcs nationaux, l’ONU à New York, ou encore des expositions sur des projets agricoles. Après la fatigue des années post-tempête, j’ai alors réalisé que j’avais toujours vraiment envie de travailler dans la forêt et l’environnement, et ce à un niveau international.

 

Vous revenez de votre voyage, de nouvelles idées en tête, que décidez-vous de faire et pourquoi ?

 

Quand je suis revenue, l’ONF me proposait des postes avec plus de responsabilités managériales. J’ai refusé en expliquant ma volonté de travailler dans un domaine tourné vers l’international.

 

A ce moment là, émergeait un nouveau regard sur le forêt : le carbone stockés dans les arbres, les feuilles, le sol et les racines était comparé aux émissions provenant de l’utilisation des énergies fossiles. C’est une façon de voir les choses qui m’intéressait particulièrement. L’ONF avait justement un poste à pourvoir sur la forêt et le climat. Je l’ai donc saisi !

 

A Pontarlier je travaillais dans un rayon d’action de 25km, très local. Là, c’était un poste à une toute autre échelle avec plusieurs composantes :

  • un volet national : élaboration de la stratégie climat de l’ONF, à la fois sous l’angle de la forêt mais aussi du bois énergie,

  • un volet européen et international : missions d’expertise technique pour la délégation française dans les négociations sur le changement climatique,

  • un volet international : développement et appui de projets forestiers d’atténuation du changement climatique dans des pays en développement, Amérique Latine et Afrique Centrale.

 

Après avoir travaillé à l’ONF pendant 13 années, vous vous retrouvez à la Commission Européenne, comment avez-vous fait ?

 

J’ai saisi l’opportunité de rejoindre la Commission Européenne en tant qu’expert national détaché. La fonction publique à un niveau européen, fait appel aux fonctionnaires nationaux pour certains travaux. Je me suis retrouvée à la Direction Générale de l’environnement, dans l’équipe chargée d’élaborer la stratégie européenne sur le changement climatique, à la fois au niveau européen, pour la Commission Européenne, mais aussi au niveau mondial avec l’ONU. J’étais alors responsable des sujets forestiers.

 

Au bout de 6 ans, j’ai eu envie de changer. Comprendre la négociation internationale c’est très intéressant mais ca n’avance pas très vite. De plus, je cherchais à revenir plus dans la mise en œuvre du dispositif que dans sa négociation. Pour moi le facteur limitant ça reste la mise en place, l’action.

 

Depuis 2010, vous travaillez à l’Institut Européen de la Forêt, dites-nous en plus sur le dispositif REDD !

 

Le mécanisme REDD est un dispositif très intéressant en cours de mis en place dans les pays forestiers en voie de développement. Il permet d’intégrer la lutte contre la déforestation dans les dispositifs d’atténuation du changement climatique. 

 

Depuis 2005, une attention particulière a commencé à être portée au lien entre déforestation et changement climatique. Après Copenhague, l’Europe a souhaité lier les efforts d’amélioration de la gouvernance forestière en cours dans le cadre de la lutte contre l’exploitation forestière illégale (plan d’action FLEGT), aux efforts d’atténuation du changement climatique dans le domaine forestier. Cet objectif est à l’origine de la création de la facilité REDD de l’UE.

 

Je suis arrivée à EFI en 2010, au moment où des fonds européens venaient d’être alloués à l’Institut National de la Forêt pour développer la facilité REDD de l’UE.

 

Qu’est ce qui vous plaît aujourd’hui dans la mise en place d’un tout nouveau dispositif ?

 

Quand je suis arrivée, ce qui était intéressant c’est que c’était simplement une feuille blanche avec un budget et un mandat. Tout était à construire. C’est comme monter une petite entreprise dans un contexte particulier !

 

Depuis 2010 nous montons l’équipe, nous développons les contacts avec les pays intéressés par l’initiative, nous définissons notre stratégie d’action et construisons notre portefeuille de projets. Nous sommes pour l’instant actifs sur 6 pays : les deux Congos, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Vietnam et l’Indonésie. En partant des pays qui travaillent déjà sur le programme FLEGT, on cherche à voir comment les deux processus FLEGT et REDD peuvent travailler en synergie. 

 

En terme de management ce n’est pas du tout la même chose qu’à l’ONF où je supervisais une grosse équipe sur des sujets très structurés. Ici c’est un peu comme faire de l’innovation sur les politiques, créer des idées et les tester. Maintenant c’est essentiellement de la « forêt en salle » avec les ministères mais nous avons aussi des projets sur le terrain. En fait ce qui m’intéresse dans ce travail c’est d’avoir les deux volets et de trouver comment les connecter : le coté vraiment terrain, proche des projets, et le coté politiques publiques.

 

Une dernière question : votre avis sur la COP21 ?

 

Pour moi le point clef de la COP21, c’est le niveau d’ambition des engagements et de leur application réelle sur le terrain. La grande différence par rapport à la conférence de Copenhague de 2009, c’est la recherche d’une démarche plus « bottom up » : les pays expliquent ce qu’ils sont prêts à faire pour résoudre le changement climatique et s’engagent ensuite à l’appliquer. Les objectifs seront probablement  moins ambitieux sur le papier mais ce qui compte au final, c’est ce qui sera effectivement fait par les uns et les autres pour diminuer effectivement les émissions de GES. Le problème de la fixation d’objectifs plus « top-down », c’est qu’on risque d’aboutir à des scénarios où certains pays refusent de s’engager et restent «  en dehors du coup », comme les Etats-Unis à Kyoto. De ce point de vue, l’évolution entérinée par l’accord bilatéral Etats-Unis/Chine sur le climat intervenu l’année dernière est un point encourageant pour Paris.

 

Au final, le facteur limitant n’est pas toujours l’argent. Dans certains cas, en particulier dans le domaine forestier et de l’utilisation des terres, changer les pratiques conduisant à la déforestation au niveau local peut-être très difficile. Par exemple, depuis 2007, le Brésil déforeste 70% moins qu’avant. D’énormes progrès ont été réalisés, mais cela représente plus de 20 ans d’investissement du côté du gouvernement, de la société civile et de la coopération internationale! Et il y a encore beaucoup à faire, y compris au Brésil.

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