Xavier Bonneau Docteur en Agronomie au CIRAD

(centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement)

Spécialisé dans la culture du cocotier et du palmier à huile

Asie du Sud-Est Insulaire, Jakarta IND

« […] comme si l’huile de palme en soi était plus dangereuse pour la santé qu’une autre huile végétale. C’est une idiotie parfaite de gens qui partent au quart de tour, et en font un outil marketing en se basant sur la méconnaissance des personnes sur le sujet. »

Vous êtes intéressé par la recherche en agronomie ? Vous êtes attiré par les pays en développement ? Vous voulez en savoir plus sur le palmier à huile ? Sur la filière cocotier ?

1978 - 1981
Etudiant ingénieur agronome à l'INA-PG

1981-1984

Diplôme de Doctorat en Agronomie, Pédologie, aménagement du territoire, développement durable

INA-PG

1984-1985

Chercheur, IRHO

1985 - Aujourd'hui

Chercheur au CIRAD Asie du Sud Est Insulaire

Docteur en Agronomie - cocotier et palmier à huile
 

                     Xavier Bonneau, INAP-G 1978. Après mon diplôme, j’ai effectué mon service militaire en coopération. J’ai fait de la pédologie en Arabie Saoudite où j’ai tourné la tarière pour une compagnie française. En revenant de là, je suis entré dans un institut de recherche, l’IRHO (Institut de Recherche pour les Huiles et Oléagineux) qui a fusionné ensuite avec d’autres instituts sur les plantes tropicales en 1985 pour donner le CIRAD (Centre de Coopération International pour la Recherche Agronomique pour le Développement). J’ai commencé ma carrière en tant qu’agronome cocotier, en Côte d’Ivoire, où j’y ai passé trois ans et j’ai ensuite été transféré ici en Indonésie. À l’époque nous fonctionnions plus par approche disciplinaire, c’était par plante. Il y avait donc le cocotier, le palmier, le caféier, le cacaoyer… Nous avions chacun notre spécialité : l’agronomie, la sélection, la protection des cultures… Nous fonctionnions par approche filière, nous devions connaître tous les aspects de la filière de la plante du début jusqu’à la fin, depuis la production de semence jusqu’à la technologie après récolte. Je trouve cette approche rétrospectivement pas mal du tout, car nous avons quelque chose à dire sur la globalité du processus. C’est une approche généraliste qui fait que nous avons une très forte demande dessus, pour du conseil, de personnes spécialistes, sur une plante spécifique. Nous savons toutefois, bien évidemment, que la plante est dans un environnement avec d’autres plantes dans des systèmes de culture. Cela reste une approche très originale qui n’existe plus, car nous avons maintenant des agronomes souvent très spécialisés par discipline, ce qui a ses avantages aussi.

 

                    L’expérience montre cependant que nous avons souvent besoin de personnes généralistes qui identifient les problèmes, quitte à faire, après, appel à un spécialiste. Je fais à peu près le même métier depuis pas mal de temps, je fais des missions tout seul ou en binôme.

 

Effectuez-vous des missions toujours focalisées sur une seule plante ?

 

                  Je suis spécialiste du cocotier et du palmier à huile, plante très controversée comme tout le monde le sait. Au CIRAD, nous sommes au milieu des feux croisés en essayant d’avoir une vision la plus globale et objective possible en travaillant avec tout le monde : avec des industriels, avec des ONG, avec des instituts gouvernementaux. Nous sommes une espèce de pieuvre au milieu de tout ça avec des tentacules un peu partout, c’est un peu notre atout, et nous n’avons pas d’a priori. Nous pouvons travailler avec tout le monde pour acquérir de l’information, c’est comme ça que nous accumulons de l’expérience et que nous sommes capables, par la suite, d’avoir une opinion fondée sur les grands sujets. Vous êtes sans doute au courant de toutes les discussions que le palmier à huile suscite avec ce problème de déforestation. Je pense que de toute manière, qu’on le veuille ou non, il faudra continuer à produire des corps gras du fait d’une population qui ne cesse de croître et de besoins qui augmentent également. Les impératifs environnementaux sont alors à prendre en compte. Le défi qui nous tombe dessus c’est d’augmenter la productivité des plantes, oléagineuses dans mon cas, tout en préservant des zones de conservation. C’est ce qui me plait vraiment dans ces métiers.

 

                    Avec le palmier à huile, nous sommes sur la ligne de front, c’est le cas de dire, mais je pense que nous sommes bien placés pour avoir une vue assez globale des choses tout en pouvant illustrer nos propos de quelques exemples pertinents.

 

Votre mission actuelle est donc d’allier cette augmentation de productivité avec la protection de l’environnement, en ce qui concerne plus particulièrement les projets sur le palmier à huile ?

 

                  Tout à fait : essayer de produire de l’huile de palme respectueuse de l’environnement. Vous avez sûrement entendu parler de cette association appelé RSPO (Roundtable for Sustainable Palm Oil) qui est une association un peu informelle pour essayer de réunir tous les acteurs de la filière palmier et tenter de produire de l’huile de palme aussi respectueuse possible de l’environnement : diminuer la quantité d’intrants dangereux, respecter la forêt primaire, avoir des zones de conservation dans sa concession, créer une huile de palme certifiée. Vous avez donc, en Europe, des chaines de magasins complètement désinformées et influencées qui garantissent leurs produits sans huile de palme, comme si l’huile de palme en soi était plus dangereuse pour la santé qu’une autre huile végétale. C’est une idiotie parfaite de gens qui partent au quart de tour et en font un outil marketing en se basant sur la méconnaissance des personnes sur le sujet. L’huile de palme n’est ni meilleure, ni pire si on regarde ses qualités nutritives, la meilleure huile pour la santé étant l’huile d’olive et tout le monde le sait. En soi, l’huile de palme se digère très bien, les gens ici se nourrissent entièrement à l’huile de palme et ils s’en portent très bien. Ce n’est pas l’huile de palme le problème, c’est plutôt la manière dont nous la cuisinons ; si on la mange en friture avec tous ces aliments « deep fried », là oui, la dose fait le poison et nous avons plus de risque de développer une maladie cancéreuse ou cardio-vasculaire.

 

                  Je vous donne à présent un exemple récent au sujet de la déforestation concernant toutes ces organisations qui tapent sur l’agro-industrie du palmier à huile. J’ai fait une mission sur Bornéo-Est pour une plantation assez loin, difficile à atteindre et j’ai dû survoler l’île dans un petit avion pour l’atteindre. En regardant en vue aérienne, c’était « fantastique » : 95% de la destruction de l’environnement sont dûs à l’industrie minière, les mines de charbon à ciel ouvert… Toutes ces organisations décriant massivement le palmier à huile parlent toutefois beaucoup moins de l’industrie minière… Tout ce charbon qu’on extrait de Bornéo en détruisant massivement le paysage part pour la plupart en Chine pour alimenter leurs centrales à charbon. Alors qu’une plantation d’huile de palme, si et seulement si elle est bien gérée, ne détruit pas l’environnement de manière irréversible ; c’est faux. Si on a de bonnes pratiques agronomiques on peut limiter l’érosion, on peut replanter d’autres choses derrière et avoir une bonne qualité de l’eau, ce n’est pas impossible.

 

Dans certains districts, la création de palmeraies a toutefois drainé beaucoup de zones humides et tourbières de manière irréversible…

  

                  J’ai passé 30 ans ici et j’ai effectivement vu des choses qui sont inacceptables aujourd’hui à juste titre : comme d’abattre de la forêt primaire sur tourbe, et d’en faire n’importe quoi ; la tourbe disparaît et si on contrôle mal l’eau, on arrive à des catastrophes. C’est ce qui s’est produit ici en Indonésie. Il faut arrêter de cultiver sur tourbe. Outre l’intérêt écologique et environnemental puisque ce sont des forêts uniques, ce sont également des réservoirs d’eau douce importants. Ce sont des zones écologiques à protéger mais vous savez que dans ces pays on peut faire des lois sans qu’elles soient forcément respectées ou appliquées. J’ai déjà été au milieu d’une ville à Sumatra, supposée être en forêt primaire sur le papier…

Ce ne sont pas forcément les compagnies de palmiers qui enfreignent ces lois, ce sont aussi des gens qui rentrent dans les parcs nationaux ou les zones protégées et plantent quelques hectares de palmiers, de cacao, en pratiquant l’écobuage pour faire cela. Mais quelques hectares multipliés par dix mille, ça commence à faire beaucoup… Ainsi par exemple, le El Niño était déjà connu auparavant et se produisait déjà, mais quand des personnes font du brûlis pendant El Niño (2015), là ça fait mal. Le pays a été couvert par un nuage de fumée qui a ensuite migré vers Singapour et la Malaisie ; ça été une catastrophe écologique et humaine. C’est bien pire maintenant car, quand le feu se déclenche sur une zone déforestée, vous avez des couloirs et le feu s’étend alors très rapidement.

 

D’ailleurs, concrètement, comment extrait-on l’huile du palmier ?

 

                      Par presse sur les régimes de noix de palme se trouvant à l’aisselle de chaque feuille ; la pulpe de la noix contient de l’huile. Le tourteau est ensuite donné aux animaux ou transformé en engrais organique par fermentation. Ce sont aussi les problèmes des déchets de huileries : le tourteau, l’effluent, la grappe (le régime vide) ; nous travaillons donc beaucoup là-dessus, sur le recyclage de ces coproduits. Un palmier commence à produire au bout de sa troisième année et nous arrêtons le cycle quand nous n’arrivons plus à récolter les régimes, environ au bout de 25 ans. On laisse se décomposer ensuite la matière organique au sol, sans brûler, lorsqu’on effectue un défrichage des vieux plans de palmiers permettant ainsi d’utiliser moins d’intrants par la suite. Par contre avec le cocotier, on peut utiliser absolument toutes les parties de la plante et c’est vraiment un avantage par rapport au palmier à huile (charbon de coques de coco, lait, huile, bois de cocotier, sucre, coco râpée, biofuel…).

 

Pourquoi et comment êtes- vous passé du cocotier au palmier ?

 

Il y’a eu un boom de la culture du palmier en Indonésie récemment, qui a, en fait, coïncidé avec un déclin de la filière cocotier. Je suis ainsi naturellement passé ingénieur palmier. Les deux plantes se ressemblent donc ça n’a pas été très difficile mais actuellement je fais les deux (cocotier et palmier) car nous voyons apparaître un regain d’intérêt pour la filière cocotier. Les deux plantes bien qu’elles soient apparentées ont des pratiques culturales bien différentes. L’huile de coco est de plus en plus utilisée dans les produits cosmétiques et tous les coproduits du cocotier sont également de plus en plus valorisés. Il y a donc des compagnies qui souhaitent investir dans les réseaux d’approvisionnement en noix de coco depuis les pays producteurs (Malaisie, Philippines, Thaïlande). Nous avons une flexibilité là dessus et c’est ce qui est réellement intéressant ; il y a la plante et l’humain, la gestion des pratiques culturales dans un objectif de durabilité : avoir des pratiques respectueuses de l’environnement, utiliser moins de pesticides et d’insecticides, passer aux engrais organiques auto-produits et préserver la fertilité du sol et la qualité de l’eau par exemple. Ce qui est intéressant aussi depuis une dizaine d’années, c’est que nous travaillons avec les agro-écologues et les ingénieurs de l’environnement. J’aime beaucoup travailler avec eux car ils apportent des choses et ont des exigences sur ce qui est faisable ou non et, en même temps, ils apprennent eux aussi également. Quand nous faisons des missions avec eux, sur des cultures de palmiers à huile, ils sont payés suite au contrat passé avec le bailleur privé, lequel peut à son tour les payer parce qu’ils produisent assez d’huile de palme. Ainsi, en travaillant en collaboration et dans l’intérêt de chacun, nous arrivons à faire des choses vraiment constructives. Comme par exemple, pouvoir se dire : « vous voyez cette zone, il serait beaucoup plus intelligent pour tout le monde de la garder en zone de conservation, voire de la restaurer puisque le palmier ne pousse et ne poussera pas bien dessus ». Nous essayons notamment de reforester avec des espèces locales sur des territoires en Afrique pour avoir une nouvelle couche humidifère et avoir une meilleure qualité de l’eau, de l’air et de la biodiversité.

 Ce qui me plait aussi dans ce métier, ce n’est pas de dire que nous allons sauver le monde en séminaire, mais sur les quatre mille hectares que je connais bien et qui étaient un désastre il y a 10 ans, c’est de voir que nous avons fait mieux. Alors oui, ce n’est pas parfait et c’est encore améliorable, mais je peux me dire que j’ai été utile à quelque chose.

 

                  Ça n’a pas toujours été facile, le plus dur est quand une société en contrat avec le CIRAD change de direction et change, de ce fait, de politique de gestion et arrête tout partenariat avec nous. C’est très rageant car nos recherches et nos progrès demandent de la continuité et de la stabilité…Là, c’est le risque qu’en une semaine, 4 ou 5 ans de projet soient foutus en l’air. Ainsi nous ne travaillons pas avec n’importe qui ; nous avons des critères de sélection, une éthique et nous avons tout le temps un cahier des charges qui engage le partenaire à certaines obligations. Quand le partenaire vient demander notre aide, nous leur disons que nous exigeons alors un minimum de temps pour que le projet porte ses fruits. Si les gens nous appellent, c’est que ce sont des personnes qui ont des mauvaises pratiques culturales et qui veulent les améliorer ; donc, forcément, nous partons sur des pratiques non respectueuses de l’environnement au départ. Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du docteur mais bien les malades. Cela ne sert donc à rien de dénoncer ces mauvaises pratiques dès le début de la collaboration, puisque le but est de les améliorer.  Tout ne va pas tout de suite dans le meilleur des mondes, c’est un fait, c’est un constat ; nous sommes là pour faire évoluer ces pratiques. L’industrie du palmier en Indonésie a donné du travail à des millions de gens, a permis d’envoyer de nombreux enfants à l’école, elle a créé des dispensaires, ce n’est pas rien. Et concernant les industriels du palmier, plutôt que de s’en faire des ennemis, il faut parvenir à s’en faire des alliés et leur montrer ainsi qu’en changeant et en faisant évoluer leurs méthodes, ils n’en seront que plus gagnants.

 

Vous savez, au Moyen-Âge, en Europe, nous avons détruit beaucoup de forêts et nous avons eu la capacité de comprendre et de réparer les dégâts que nous avions pu causer. Pour autant, nous n’avons pas trop de leçon à donner. Il faut comprendre aussi que l’évolution des pratiques et des méthodes prend beaucoup de temps ; il faut que tout le monde aille dans le même sens. Nous sommes loin du compte encore c’est sûr, mais il y a de l’espoir, les mentalités changent et ils comprennent peu à peu que tout le monde y trouve son compte. Si la qualité de l’eau est meilleure, il y a moins de maladie ; si nous utilisons moins de pesticides ou d’insecticides, il y a moins de soucis de peau, de danger. Nous sommes en train d’importer des chouettes effraies sur Sumatra par exemple, pour pouvoir faire de la lutte biologique contre les rongeurs ravageurs des plantations ; nous utilisons également des petits carnivores comme les chats sauvages mais ceux-ci ont besoin de forêts pour continuer à vivre et sont parfois chassés par les habitants. Nous étudions également le développement de plantes nectarifères abritant des insectes prédateurs de chenilles défoliatrices, importantes ravageuses du palmier à huile.

 

Pourrait-on planter au pied des plantations de palmiers, ces cultures annexes favorisant des pratiques respectueuses de l’environnement ?

 

                  Tout à fait ! Ça n’accroit pas beaucoup la biodiversité du macrofaune mais en ce qui concerne la microflore et la microfaune du sol alors là oui. Nous essayons d’avoir aussi au sein de la concession de palmiers, des zones de conservation pour accroitre cette biodiversité. Plusieurs ingénieurs écologues sont en train de travailler beaucoup sur le sujet.

 

Pensez-vous d’ailleurs que cela fait partie des enjeux majeurs de demain pour un ingénieur agronome ?

 

                  En regardant maintenant dans la structure organisationnelle des entreprises de palmiers à huile, le « sustainability departement » est un département qui a autant d’importance que l’usine ou la production de régime. Le directeur de ce département va donner la bonne image et va avoir de grandes responsabilités internes. Donc au-delà du palmier à huile, oui c’est un enjeu majeur, augmenter la productivité des cultures et la diversité de celles-ci tout en préservant l’environnement. C’est le futur défi, l’agro-écologie. Nous en demandons.

 

Pensez-vous que l’ingénieur agronome a vraiment une responsabilité à jouer ? 

 

                  La population continue d’augmenter, les ressources en terres arables diminuent, donc oui, les agronomes, au sens large, vont avoir de grandes responsabilités. L’urbanisation s’étend sur des terres fertiles et un immeuble en plus c’est une rizière en moins. Les agences environnementales avec lesquelles nous travaillons sont vraiment au cœur des enjeux de demain. Ce sont des botanistes, géographes ou des zoologistes et ingénieurs de l’environnement auxquels nous faisons de plus en plus appel. Il faut savoir que le palmier à huile c’est l’oléagineux tropical le plus producteur au monde : avec un hectare de palmiers à huile, on produit cinq fois plus qu’un hectare de soja. Alors il a beaucoup de défaut le palmier à huile mais c’est une plante qui produit en grande quantité une huile peu chère et de qualité. Il a donc un impact moindre que la culture de soja et n’est pas responsable de la majeure partie de la déforestation en Indonésie, on oublie l’industrie minière.

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